Viii essais utopiques libertaires de grande dimension


K.La tradition des kibboutz (ou kibbutz, ou kibboutzim) israéliens



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K.La tradition des kibboutz (ou kibbutz, ou kibboutzim) israéliens

1.Judaïsme et mouvement libertaire


La présence de militants d’origine juive est très forte dans les mouvements révolutionnaires (BUND, bolchevisme…) en fin du XIXème siècle et au début du XXème. C’est bien sûr le cas dans la mouvance anarchiste, surtout dans ce « yiddishland libertaire »491 qui s’étend surtout en Russie, Paris, Royaume Uni, Bulgarie, Argentine et bien sûr aux États Unis. Aux XIX° & XX° siècles, surtout avec une relecture hétérodoxe du marxisme, bien des militants et intellectuels d'origine juive se réclament de l'anarchisme ou s'en rapprochent fortement : Gustav LANDAUER, Martin BUBER, Franz KAFKA, Gershom SCHOLEM, Walter BENJAMIN, Franz ROSENZWEIG, Leo LÖWENTHAL, Paul GOODMAN, Julian BECK, Judith MALINA, Noam CHOMSKY, Murray BOOKCHIN, Arturo SCHWARZ…
Certains juifs et/ou analystes rappellent que l'hébraïsme comporte quelques traits libertaires, comme par exemple un certain égalitarisme, ou l'antiétatisme492.

D'autres mettent l'accent sur la portée libertaire de l'utopisme et du messianisme juifs493. Furio BIAGINI met surtout en avant la liberté494, notamment celle qui revendique le droit d'interprétation, la nécessaire solidarité avec autrui (surtout les étrangers et les plus démunis495) et des normes assurant une certaine autonomie des individus. Idées sans doute contestables, car l'interprétation peut être toute opposée, comme pour tout credo religieux. Par ailleurs BIAGINI reprend, en la développant, l'importance libératrice du messianisme radical juif, notamment en trois moments clés (d'après BERTI) : le mouvement de Shabbetày TZEVI ou Shabtaï TZVI (1626-1676), celui de Jacob ben Judah LEIB dit Jacob FRANK (1729-1791) et celui de Yisrael ben ELI'EZER dit Baal Shem TOV (1698-1760)496.


Chez nombre d’intellectuels proches de l’anarchisme se développe même un soutien au sionisme, mais sous la forme de la reconnaissance d’une nation497 plus que sous celle d’un État. C’est le cas de Bernard LAZARE (1865-1903)498, Mécislas GOLDBERG (1869-1907)499 ou Henri DORR (correspondant du Libertaire, pseudonyme de Lucien WEIL 1865-1914 ?) à l’époque de l’Affaire DREYFUS. Des anarchistes non juifs comme KROPOTKINE ou Élisée RECLUS approuvent ce mouvement à l’origine. Aux ÉU des militants prestigieux (Shaul YANOVSKY, Moshe KATZ, Israel KOPELOFF), notamment autour de Fraye Arbeter Shtime, pensent que le sionisme, face à la montée des pogroms de la fin du XIX° siècle, devient malgré tout une « réponse à la question de la survie juive »500.

Il en est de même de Joseph TRUMPELDOR (1880-1920), soldat et animateur des Légions Juives, qui se réclamait cependant de KROPOTKINE et de TOLSTOÏ, même si la droite israélienne l’a aujourd’hui largement récupéré. Il est l’un des passeurs des idées communistes-anarchistes dans le mouvement des kibboutz vers 1910 et se disait lui-même « anarcho-communiste et sioniste »501.

C’est aussi le cas de Mark YARBLUM (1887-1973), qui s’oppose pourtant à KROPOTKINE502, YARBLUM affirmant qu’il existe un sionisme non religieux et libertaire, et qu’il ne faut pas le confondre avec le messianisme.

Cependant, comme avec toute approbation du phénomène national, la dégénérescence vers le nationalisme est un risque évident : d’où la notion de « socialisme sioniste »503 qui va encourager parfois les implantations kibboutziques. Mais à la différence d’aujourd’hui, ce sionisme n’est pas compris de manière totalement péjorative.  

Un kropotkinien comme Gershom SCHOLEM imagine même un sionisme libertaire, misant plus sur l’utopie d’un nouveau monde débarrassé des scories de l’ancien, que sur la création d’un nouvel État504. Il milite en Allemagne dans les années 1910 avec le groupe anarchiste Jung Juda qui vise à la construction d’une « communauté » et non pas d’un État centralisé.

Arnold MANDEL, militant en France de l’Union Anarchiste, s’affiche lui aussi sioniste et anti-étatiste505.

Même dans les années 1930, Sylvain BOULOUQUE note que dans l’Encyclopédie anarchiste, le sionisme est toujours considéré comme un « mouvement généreux », même si sa dérive étatique est anti-libertaire et contre-révolutionnaire. Il faut reconnaître qu’à l’époque, on mélange volontiers sionisme et expériences communautaires menées surtout dans le cadre des kibboutzim, car les « kibboutz passionnent les anarchistes »506.

2.L’utopie du kibbutz et ses traces libertaires


Le kibbutz ou kibboutz, comme le terme kvoutza ou kwuza, signifie groupe, communauté ; le pluriel est kibboutz ou kibboutzim (kvutzot pour les communautés) ; les habitants sont des kibboutzniks.

a)Premières analyses et propositions


Sur le plan historique, il semble que les premières colonies en Eretz Israël (Terre d’Israël) se font vers 1882, et obtiennent l’appui de l’ICA (Jewish Colonization Association) créée en 1891. Vers 1900, la vision de colonies socialistes s’affirme de plus en plus, tant en milieu marxiste qu’anarchiste. Le projet pour la Galilée de Saül LANDAU (Ma’hnayim) en est un des exemples. Mais attention, le terme de « colonie » est ambivalent, et concerne tout autant comme ici un projet communautaire à portée sociale et alternative, qu’un établissement de type colonial au sens impérialiste du terme. Les communautés anarchistes qui existent partout dans le monde à la même époque se désignent volontiers sous le nom de « milieux libres », mais aussi de « colonies anarchistes » ou de « colonies communistes ».

Influencé par Theodor HERZL (1860-1904) qu’il rencontre dès l’année de la parution de son L’État juif (1896), l’anarchisant français Bernard LAZARE se positionne de plus en plus en faveur des colonies (au sens d’établissements communautaires, bien évidemment). Mais son antiétatisme et son antinationalisme agressif libertaire le font s’opposer au sionisme officiel, et rompre avec HERZL dès 1898-99. Il n’en reste pas moins un curieux libertaire sioniste, qui affirme de plus en plus sa judaïcité507. Il reconnaît aux juifs, avec lesquels il s’assimile de plus en plus vers la fin de sa vie, le droit, comme à toute minorité, de pouvoir se regrouper et de disposer d’elle-même. C’est donc également une forme de nationalisme, mais au nom du pluralisme et de la liberté. Les anarchistes ont en effet toujours montré une forte solidarité avec les minorités, et comme ils se positionnent pour un fédéralisme de communes autonomes, on peut comprendre qu’ils sont parfois favorable au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Certes, avec les dérives du XX° siècle et dans le cas d’Israël avec les méfaits que connaissent les peuples arabes, cette vision anarchiste philo-sioniste va presque totalement disparaître après les années 1930.


Le Kibboutz serait un « non-échec exemplaire » pour Martin BUBER, disciple de KROPOTKINE et de Gustav LANDAUER, qui en fut une des grandes références, au moins pour ceux qui s’inspirent des idéaux libertaires et kropotkiniens. LANDAUER surtout, et son ami BUBER dans la foulée, développent au début du XX° siècle de nombreuses idées sur des communautés autonomes et fédérées qui annoncent au moins partiellement l’organisation kibboutzique508.

Quelques libertaires tolstoïens mettent en avant les idées de Haskelah (Les Lumières) : « équité, entraide et communautarisme »509, et rejoignent en cela la pensée kropotkinienne. L’ami de TRUMPELDOR, Zvi-Grisha SCHATZ, introduit le tolstoïsme dans les communautés de Palestine vers 1910.

Le populisme russe, la pensée kropotkinienne et le tolstoïsme ont effectivement fortement marqué le parti Hapoel Hatzaïr (ou Ha'poel Hatzaïr -Le jeune travailleur) qui se fonde en Palestine vers 1905. De ce mouvement naissent les premiers kibboutz. Ce parti va également être un des principaux fondateurs dans les années 1920 du syndicat Histadrout, mais les libertaires y seront bien peu présents. Pourtant c’est ce parti qui traduit en russe quelques textes de KROPOTKINE. Le biélorusse Yitzhak TABENKIN (1887-1971), un des dirigeants d’envergure du parti Hapoel, disposerait d’une solide base libertaire, même si ses charges ultérieures en laissent peu de trace. Aharon David GORDIN (1856-1922)510 est un des autres responsables influencés par l’anarchisme, par NIETZSCHE et par TOLSTOÏ : il est sans doute également proudhonien, car il mise primordialement sur le travail manuel collectif comme moteur de régénération. Hapoel Hatzair est également dirigé par Haim (ou Chaïm) ARLOZOROV (1899-1933) qui serait l’auteur d’un essai sur KROPOTKINE ; leur revue Ma’abarot, d’après Michael LÖWY, aurait d’ailleurs publié une présentation du « Communisme anarchique » dans son numéro 3 de 1921, ce que confirme Yaacov OVED511. Ce dernier note également qu’un des premiers livres publiés en hébreu en Palestine fut L’entraide de KROPOTKINE en 1923. C’est pourquoi on peut comprendre que Yitzhak TABENKIN, un des leaders de l’important mouvement « Kibbutz Hameyuhad » se déclarait anarcho-communiste. Même plus tard, lorsque le mouvement kibboutzique s’institutionnalise, et se fait parfois pro-marxiste, l’œuvre de KROPOTKINE reste étudiée, ou traduite, notamment par la maison d’édition Kibbutz Hameyuhad (Autour d’une vie). KROPOTKINE semble avoir également fortement influencé le jeune Berl KATZNELSON (1887-1944)512 lui aussi sioniste de gauche d’origine biélorusse, et plus tard très actif dans la Légion juive et le travaillisme.

Les jeunesses sionistes du début du XXème siècle semblent très intéressées par les volontés d’expérimentations autogérées formulées tant par BUBER que par LANDAUER. Le « système communautaire décentralisé » et « avec nationalisation des terres » du « KROPOTKINE allemand » (LANDAUER) plaît beaucoup à un militant d’origine ukrainienne, Aaron David GORDON, qui s’en souviendra dans ses essais à Degania, mais également aux mouvements Hapoel Hatzair (Le Jeune Travailleur) et Zeirei-Zion (Les jeunes de Sion). OVED note que bien des militants du Hashomer Hatzaïr (La jeune Garde) veulent appliquer les idées de LANDAUER, notamment ceux impliqués dans la coopérative de Bitaniya Illit513 qui serait peut être vécue comme « une communauté anarchiste ». Meir YA’ARI (1897-1987), connaisseur de KROPOTKINE, leader de l’Hashomer Hatzaïr, développe dans sa jeunesse des vues en faveur des réseaux fédéraux de communautés autonomes qui sont très proches du fédéralisme anarchiste. Par la suite il passe au marxisme et à la réhabilitation du politique.

Un autre mouvement, la Gdud Ha Avodah - Bataillon du Travail, s’inspirant des positions « travaillistes » de Joseph TRUMELDOR, est à l’origine d’une communauté aux principes libertaires.

L’anarchiste Aharon SHIDLOVSKY est un des fondateurs du kibboutz Kvutzat Kinneret.

Plus étonnant et intéressant pour exprimer le rayonnement de la pensée libertaire est l’invite faite à LANDAUER (sous proposition de Martin BUBER) en 1919 par le jeune Nachum GOLDMAN (qui sera en 1976 président du Congrès Juif Mondial) afin d’aider à clarifier les volontés utopiques et constructives des pionniers du sionisme514. Cela en dit long sur cette influence de LANDAUER, pourtant si rarement citée aujourd’hui dans les ouvrages sur les kibboutzim. C’est d’autant plus remarquable que jamais LANDAUER ne s’est réclamé du sionisme, à la différence de BUBER.

Un autre libertaire méconnu, le « rêveur insoumis » Franz KAFKA515 s’intéresse lui aussi aux pionniers et avoue rêver s’intégrer au mouvement en Palestine. Lié au milieu anarchiste praguois avant 1912 et lecteur de KROPOTKINE, KAFKA s’insère largement dans cet ensemble d’intellectuels juifs portés par les idées antiautoritaires exprimées par les premiers kibboutzim. En 1918, son ouvrage La Communauté des travailleurs non possédants est à la fois une description superficielle de ce que doivent être les premiers kibboutzim, et une œuvre à tonalité utopique libertaire en faveur des petites communautés516.

Dans les années 1930, un groupe de jeunes socialistes issus des kibboutz se nomme « Socialistes libres » et n’hésitent pas à étudier des textes anarchistes, voire à publier des analyses libertaires. C’est le cas de Yitzak TAVORI (1913-1944), membre du kibboutz Afikim.

Certains anarchistes ou libertaires vont participer au conflit espagnol dans les années 1930 et confirmer les rapprochements entre collectivités libertaires et kibboutzim, ce qui va contribuer à renforcer l'intérêt des militants et écrivains libertaires.

Une reprise des idées libertaires se ferait jour dans les années 1950-1960, sous la poussée des analyses de BUBER qui réside de plus en plus en Israël. OVED fait référence à Shedemot, journal du mouvement Ihud Hakvuzot Vehakibbutzim qui propose quelques analyses d’auteurs libertaires (sur LANDAUER, n°11-12 de novembre 1963). À Tel Aviv, un groupe anarchiste d’origine surtout polonaise est animé par Eliezer HIRSHAUAGE, historien du mouvement anarchiste de son pays d’origine. Un des militants et penseurs parmi les plus actifs serait alors Abba GORDIN (1887-1964). Ancien militant communiste libertaire après la révolution russe, il émigre aux ÉU puis s’installe en Israël après 1958. Il ouvre un cercle culturel libertaire à Tel Aviv : l’ASHUACH et dirige la revue Problemen - Problemot de 1959 à 1964. L’ASHUACH compterait alors près de 150 membres. Dans les années 1960 son œuvre est poursuivie par Shmuel ABARBANEL puis dans les années 1970 par Joseph LUDEN (polonais né en 1908). ASHUACH et Problemen (165° numéro en décembre 1989) durent jusqu’à la fin des années 1980. LUDEN tente alors la sortie en 1991 (un seul numéro), toujours en yiddish, de Freie Stimme, dernière publication mondiale en yiddish517.

Dans les années 1970 les historiens Giora MANOR et Avraham YASSOUR se penchent de plus en plus sur l’anarchisme. Après la chute de l’empire soviétique, un nouveau regard s’est fait sur les origines des kibboutz et sur l’influence trop sous-estimée des libertaires : rééditions et analyses sont relativement nombreuses. Chaïm SEELIGMANN et Eliahu REGEV semblent être parmi les intellectuels les plus marqués en ce sens d’une refondation libertaire du mouvement kibboutzique.

Aujourd’hui, le kibboutz Samar est souvent cité comme étant un des kibboutz anarchistes de longue durée.
Bien des libertaires feront le voyage en Israël pour contacter des kibboutzniks et analyser, comme le fait Augustin SOUCHY, la forme de « communisme libertaire naturel et expérimental » que certains mettent en œuvre. L’anarchiste allemand semble toujours partager cette analyse dans ses mémoires de 1977, écrites en allemand, avec un chapitre qui s’intitule « Au pays des kibboutzim »518. Il avait déjà publié en 1954 à México un ouvrage qui en faisait mention intitulé El nuevo Israel. Vers 1960, il affirme dans ses mémoires avoir publié une étude comparative : Étude sur les coopératives agricoles au Mexique, en Israël, en Espagne et à Cuba. Le terme « coopératives » étant plutôt à traduire par « collectivités » (on dirait communautés dans les années 1970). En 1984 son Voyage dans les kibboutzim est publié en allemand519. Ainsi, malgré l’évolution capitalistique du kibboutz, un militant libertaire pouvait toujours rester fidèle aux bonnes impressions des premiers contacts : il a fait deux visites en Israël, en 1951 et en 1962.

On peut également citer l’anarcho-syndicaliste espagnol Joseph RIBAS qui s'installe avec sa famille dans le Kibboutz Hahotrim (vers Haïfa). Il en est de même avec le militant milicien Ramón évoqué par Élie BARNEVI520.

Quant à l'historien anarchiste britannique d'origine canadienne George WOODCOCK (1912-1995), il renforce l'intérêt des libertaires au sortir de la Seconde guerre mondiale sur ce qu'il considère une expérience libertaire « d'application de la théorie anarchiste »521. Jean MALINE renforce ce trait en faisant des « Communes libres en Israël » un lieu d'application du communisme libertaire522. Dans les années 1945-1980, Sylvain BOULOUQUE montre que nombreux sont en France les articles qui idéalisent des kibboutzim jugés trop rapidement libertaires523.

b)La réalité du kibboutz et ses évolutions


Le mouvement kibboutzique, vraiment fondé en Israël dès 1909 (malgré les antécédents cités ci-dessus) après une grève ouvrière (communauté de K’vutsat Degania), se développe surtout à partir des années 1920. Il intègre évidemment le sionisme dont il représente l’axe colonisateur, mais contrairement aux affirmations péremptoires de Paula RAYMAN (article cité de la revue Interrogations), il offre également d’autres aspects dans lesquels les libertaires peuvent se reconnaître.
Les anarchistes y sont présents dans toutes leurs tendances, mais surtout les kropotkiniens (dont Martin BUBER) et les tolstoïens comme Aaron David GORDON (1856-1922) ou Joseph BARATZ (1890-1968)524, plus quelques réfugiés rescapés du mouvement makhnoviste525. Ainsi le village coopératif Nahalal (en fait un moschaw et non un kibboutz) est fondé entre autre par l’anarchiste tolstoïen et végétarien Nathan CHOFZI vers 1920. Après l’échec de la Guerre civile espagnole, quelques libertaires ibériques comme Joseph RIBAS (indiqué ci-dessus), pas forcément juifs d’ailleurs, se fixent en Israël.

Il semble que la présence anarchiste, où ses fondements théoriques, sont surtout présents dans le Hashomer Hatzair qui fonde le mouvement Hakkibutz Ha’artzi526. C’est une formation proche du parti d’extrême gauche Mapam.

Ils s’inspirent peut-être également de l’utopie d’HERZL, Altneueland de 1902, qui alors imprégné des écrits libertaires, propose une sorte de Gemeinschaft (communauté) proudhonienne composée de multiples petites communautés ouvertes, reposant sur l’adhésion volontaire. Leurs pratiques s’inspirent des coopératives, du syndicalisme et du mutualisme d’origine française surtout, à cette époque nettement influencés par l’anarchisme527.

L’origine idéologique du mouvement est cependant mixte : socialisante et sioniste, nationaliste juive mais également parfois avec un net esprit libertaire. La grande majorité est laïque, mais une minorité de kibboutz religieux est apparue à la fin des années trente. Dans un article de La Rivista anarchica de Milan (n°214 – 1995) Giora MANOR parle du kibboutz dominé aujourd’hui par une idéologie philo-marxiste, mais pratiquant toujours des méthodes globalement libertaires.


Ces considérations me permettent donc d’analyser « l’utopie kibboutzique » parmi les grands exemples d’utopies libertaires, un peu comme l’ont fait les historiens anarchistes George WOODCOCK et Augustin SOUCHY528 ou le journaliste du Libertaire Jean MALINE, mais avec bien plus de recul et de critique. Giora MANOR, membre du kibboutz Mishmar Ha-Emek, affirme lui aussi en 1993 que « la réalité kibboutzique est basée sur la pensée anarchiste, et non pas marxiste… »529 : volontariat, antiétatisme, fédéralisme… sont pratiqués, mais malheureusement pour l’anarchisme, rarement explicités idéologiquement.
Le mouvement des kibboutz reste un des rares exemples d’autogestion sur le long terme, puisque encore aujourd’hui (début du XXIème siècle) il compte près de 300 communautés pour près de 130 000 membres. L’ensemble forme moins de 4% de la communauté israélienne en fin du XXème siècle, alors qu’il en représentait moins de 8 % à la fondation de l’État en 1947. D'autres chiffres évoluent entre 6% et 3 %530. Il y a net déclin relatif, mais pas disparition. On peut parler plutôt de stabilité numérique, en chiffres bruts.

À côté du kibboutz existent d’autres formes communautaires en Israël, comme le moshaw ou moschaw, communauté surtout agraire et assez proche des coopératives intégrales, où le travail et la propriété sont communs, mais pas la répartition. Dans certains cas, les moshaw sont plus proches des fermages coopératifs que des collectivités. La vie privée est souvent plus importante que dans les kibboutzim, et les appartements la plupart du temps seraient privés.



Un kibboutz fait en moyenne entre 500 et 600 ha, et regroupe près de 450/500 membres. Il s’agit plus d’un gros centre communautaire, que d’un village autogéré ; il est souvent assez comparable aux cités-jardins531, tant les espaces cultivés et les espaces verts se multiplient. Les activités rurales et urbaines y sont toujours complémentaires, rarement antagonistes. L’engouement pour le jardinage est une caractéristique qui est forte dès les origines, et qui continue à étonner Clara MALRAUX lors de ses visites vers 1960, surtout en contradiction avec le désert ou la steppe environnante.
Le kibboutz se présente, pour l’analyste Bruno BETTELHEIM532, comme « un idéal devenu réalité quotidienne ». David CATARIVAS ajoute que « c’est la réalisation humaine la plus proche de l’idéal utopique de paix et de solidarité »533. De la même manière, Arthur KOESTLER affirme que « les colonies ont transformé une idée apparemment utopique en une réalisation significative malgré sa petite échelle ». Stanley MARON parle de « principale expérience communautaire du XXème siècle qui se pose comme alternative, tant à la société urbaine qu’à l’économie de marché ». Dès 1964, pour Clara MALRAUX, ce « prodigieux laboratoire socio-économique », véritable « enclave socialiste dans un monde capitaliste » repose sur des principes « d’autogestion »534. Elle reprend l’affirmation de l’anarcho-syndicaliste Augustin SOUCHY, spécialiste des collectivités espagnoles, qui parlait lui de « seule réalisation de socialisme volontaire dans le monde »535.
Le kibboutz apparaît comme une vraie « utopie vivante »536 qui reposerait pour Arrik DELOUYA sur 4 valeurs principales très proches des positions anarchistes et souvent confondues avec elles :

  1. Le volontariat, donc l’association libre, et son pendant, le possible abandon ou départ également volontaire. Le kibboutz est donc bien « cette communauté jouissant d’une autonomie économique totale et constituée par des membres qui y adhèrent en toute liberté » et dont « le départ peut, à tout moment, être librement décidé »537. Ce volontariat est également mis au premier plan par Yves DURRIEU538. Le volontariat existe aussi pour l'adhésion du kibboutz à la fédération de son choix.

  2. L’égalité absolue à tous les niveaux, et une sorte pratiquée de communisme libertaire, malgré une relative rareté des biens produits (ce qui empêche le rêve utopique de société d’abondance et de la « prise au tas », vision qu’ont osée certains anarchistes qui lisaient KROPOTKINE de manière trop schématique). La répartition se fait en fonction des besoins, non du travail fourni, un adulte âgé, un infirme ou un jeune enfant prétendant aux mêmes droits qu’un actif dans la force de l’âge. Le principe d’égalité solidaire est essentiel.

  3. L’autonomie (par rapport à l'État) et l'autogestion ou démocratie directe existent presque partout malgré d’inévitables dérives centralistes. Il s’agit bien en théorie d’un « monde sans pouvoir ni coercition », et d’un monde « sans État » comme le rêve l’anarchisme. Cette autogestion (on devrait dire cette utopie) nous précise S. JONAS est «à la fois économique, sociale, municipale et urbanistique ; (c’est également) une autogestion de la production, de l’enseignement et de la culture »539. La démocratie directe repose sur la primauté de l’Assemblée Générale, expression fondamentale de tous les membres, qui au début était au moins hebdomadaire, et qui exerçait les trois pouvoirs législatifs, judiciaire et surtout exécutif, comme l’a développé Menachem ROSNER540. Les enfants, par groupes d’âge, sont encouragés également à pratiquer cette auto-administration de leurs activités et à multiplier les assemblées et les comités. Pour éviter la recherche de place lucrative les kibboutzim ne donnent pas d'avantages matériels aux fonctions exercées, et poussent à la rotation des tâches : la dégénérescence bureaucratique est donc fortement limitée.

  4. Le collectivisme parfois quasiment intégral, est pratiqué avec parfois des formes coopératives plus modérées. Il touche autant le domaine de la production que celui de la vie quotidienne (repas, buanderie…) et de la vie culturelle (loisirs, éducation…). Mais la remontée des pratiques individualistes tend à réduire cette dimension.

Comme idéaux, pratiques et utopies libertaires de cette Lebensgemeinschaft (communauté de vie, pour Martin BUBER) on peut également rajouter :



  • La haine de l’argent (dès 1911 il est banni du 1er kibboutz, Degania). Dans La Tour d’Ezra, Arthur KOESTLER541 résume bien ces idéaux libertaires, même s’il n’utilise pas ce terme : « leurs traits fondamentaux étaient les mêmes : le réfectoire commun, les ateliers, la maison des enfants, la prohibition du travail salarié, l’abolition de la monnaie, du troc et de la propriété privée ; la distribution des tâches selon les capacités de chacun et celle des produits selon les besoins »

  • Une éducation autogestionnaire et anti-autoritaire, proche de l’idée anarchiste d’éducation intégrale comme tente de le prouver Bruno BETTELHEIM ; un kibboutznik interviewé par Clara MALRAUX affirmait que « notre système d’éducation n’est jamais autoritaire, (puisque) nous ne connaissons ni bulletin, ni sanction, ni ‘’redoublage’’ (sic) »542. Mais « les blâmes publics » parfois pratiqués sont tout de même très problématiques !

  • L’absence théorique de différence homme-femme, même pour les tâches ardues (militaires notamment) dans la pratique ; cependant cette vision est sans doute désormais erronée, le kibboutz devenant « une société profondément sexiste »543 ; dès les années 1960 cette évolution était mise en valeur avec un retour massif des femmes dans des fonctions culinaires et éducatives, et dans les autre services. Cependant l’esprit pionnier persiste, et des femmes résistent face à cette évolution, et elles sont souvent soutenues par leurs camarades masculins.

  • L’absence de différences selon les âges, les personnes âgées du kibboutz continuant à assurer une fonction sociale ou productive, et à être écoutées dans les assemblées et conseils.

  • L’absence de hiérarchies, de grades ; même des élus ou hauts fonctionnaires reviennent au kibboutz faire leur tâche, comme n’importe quel autre membre ;

  • Le refus de l’héritage dans une vision très bakouninienne ;

  • Les multiples regroupements fédéralistes et une solidarité ou entraide proches des positions kropotkiniennes.

  • Une position parfois fouriériste favorable au travail attrayant, avec pratique de la rotation des tâches.

Quelques traits étonnants rapprochent également le kibboutz des essais utopiques anarchistes ibériques du début du XXème siècle : le puritanisme, l’ascétisme, voire un certain refoulement sexuel, une volonté de ne pas abuser des bienfaits. Pour confirmer ces rapprochements, après son voyage dans les kibboutz en septembre 1969, l’écrivain argentin Ernesto SABATO fait l’éloge du communisme anarchiste dans la revue Raices de Buenos Aires.

Mais déjà avant lui, Augustin SOUCHY, Gaston LEVAL avaient mis l’accent sur la comparaison entre collectivités et kibboutz, et pas seulement pour le mode de vie, mais pour l’organisation et la force des idéaux.
Mais le sionisme affirmé, l’importance de l’engagement militaire, une évolution vers plus de centralisme, l’apparition de stratifications sociales et selon le sexe ou selon le kibboutz (processus d’hétérogénéisation idéologique et socio-économique analysé par Avraham YASSOUR dans de nombreux écrits), la primauté de l’appartenance ethnique et religieuse (« une société de vrais croyants » dit BETTELHEIM)… éloignent ce mouvement de l’idéal libertaire de ses débuts.

L’individualisme et la vie familiale l’emportent peu à peu sur l'égalitarisme et le collectivisme, et un certain conformisme et une certaine uniformité, repoussent le pluralisme initial.

Il s’ouvre de plus en plus au consumérisme, parallèlement avec un renforcement de la cellule familiale, certes élargie, comme l’analyse Stanley MARON. En effet les succès économiques des kibbutzim offre la possibilité d'une consommation plus massive des biens et des produits. La vie frugale voire austère imposée par les difficultés initiales ou choisie idéologiquement n'est aujourd'hui plus de mise.

Les rapports salariaux commencent à s’y introduire, mais, remarque SOUCHY, « le salariat n’est pas la fin des kibboutzim »544, car le salaire n’est pas en soi un élément déterminant si s’applique une égalité forte, sans hiérarchie des fonctions. La vague néolibérale s’amplifie depuis les années 1999, plus des 2/3 des kibboutz auraient abandonné désormais le collectivisme545.

Plus grave, certains kibboutz emploient une main d’œuvre extérieure qui introduit d’autres réalités sociales, et des clivages socio-économiques évidents.

La démocratie directe semble elle aussi en recul, l'assistance aux Assemblées générales se réduisant fortement.


Le kibboutz, avec désormais plus d'un siècle d’existence (ce qui est en soi un énorme succès), reste un îlot utopique isolé et marginal (« tour d’ivoire », « oasis » dit KOESTLER), voire parfois sectaire, malgré son ouverture de plus en plus forte sur le monde israélien (université, travaux industriels extérieurs, service militaire…). Près de 1,7% des israéliens vivent dans les kibboutz, et contribuent à fournir près de 6% du PNB national vers 2007.

Mais son rayonnement (et une certaine mythification) dépasse sa faible importance statistique.

L’utopie libertaire présente parfois dans les premières années semble bien lointaine désormais, et de plus en plus limitée.



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