La vision du monde de Boulat okoudjava dans son oeuvre lyrique des années 60-70




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2.3.L’homme et l’artiste en proie à ses doutes

2.3.1.La vie est une route difficile


Okoudjava prend souvent l’image de la route, du voyage, pour exprimer les difficultés de la vie de l’homme. Cette dernière est une lutte continuelle, une alternance de soucis et de paix, de souffrances et de quiétude, bien loin de l’optimisme officiel de commande, qui s’exprimait alors dans les chansons de masse, comme je t’aime, vie :

Я люблю тебя, жизнь,

что само по себе и не ново.

Я люблю тебя, жизнь,

я люблю тебя снова и снова.

Je t’aime, vie,
cela va de soi et ce n’est pas nouveau.
Je t’aime, vie,
je t’aime encore et toujours.


Вот уж окна зажглись,

я шагаю с работы устало.

Я люблю тебя, жизнь,

и хочу чтобы лучше ты стала.

Les fenêtre se sont allumées,
je rentre du travail fatigué.
Je t’aime, vie,
je veux que tu sois meilleure.


Мне немало дано :

ширь земли и равнина морская,

мне известна давно

бескорыстная дружба мужская.

Il m’a été beaucoup donné :
les espaces de la terre et l’étendue des mers,
depuis longtemps je connais
l’amitié virile désintéressée.


В звоне каждого дня,

как я счастлив, что нет мне покоя-

есть любовь у меня,

жизнь, ты знаешь, что это такое.

Dans le brouhaha quotidien,
comme je suis heureux de ne pas avoir de repos -
et l’amour est là,
vie, tu sais ce que c’est.


Как поют соловьи,

полумрак, поцелуй на рассвете...

И вершина любви,

это чудо великое - дети !

Le chant des rossignols,
la pénombre, un baiser à l’aube...
Et le sommet de l’amour,
le grand prodige que sont les enfants !


Вновь мы с ними пройдём

дество, юность, вокзалы, причалы.

Будут внуки потом

все опять повторится сначала.

Avec eux de nouveau nous passerons
l’enfance, la jeunesse, les gares, les quais.
Les petits-enfants viendront ensuite
tout recommencera depuis le début.


Ах, как годы летят,

мы грустим, седину замечая.

Жизнь, ты помнишь солдат,

что погибли, тебя защищая.

Ah, comme les années s’envolent,
nous sommes tristes en remarquant nos cheveux gris.
Vie, tu rappelles les soldats
qui sont morts en te défendant.


Так ликуй и вершись

в трубных звуках весеннего гимна ;

я дюблю тебя, жизнь,

и надеюсь, что это взаимно !

Triomphe donc et élève-toi
dans les trompettes d’un hymne printanier ;
je t’aime, vie,
et j’espère que c’est réciproque.


Paroles K. Vanšenkin Musique E. Kolmanovskij 1964

Okoudjava a été très marqué par la guerre, et il n’est pas étonnant que cette route semée d’embûches soit celle du soldat, mais il nous semble que cette marche éreintante n’est pas seulement celle du fantassin, mais celle de l’homme tout court. S’interroger sur la destinée humaine semble un thème nouveau, après des années de Jdanovisme, où l’on ne cessait de glorifier les exploits des héros socialistes.



Десять тысяч дорог, и тревог, и морок пережить

лишь затем, чтоб потом вещмешок на порог положить,

лишь затем, чтоб потом башмаки от росы отряхнуть,

чтоб дверь распахнуть и вдохнуть, и опять в дальний путъ

Endurer dix mille routes, les angoisses, les soucis,
pour ensuite poser son havresac sur le seuil,
secouer la rosée de ses souliers,
ouvrir grand la porte, reprendre son souffle, et repartir pour un lointain voyage.



Ты устал, человек. Век короткий - дорога длинна.

Тишина и война - тишина и война.

И опять ты шагнул через пыль, через боль, через смертъ…

Ты красив, человек ! это надо ж такое суметь !

Tu es fatigué, homme. La vie est courte - la route est longue.
La paix et la guerre , et de nouveau - la paix et la guerre.
Et tu as encore marché dans la poussière, la douleur et la mort.
Tu es beau, homme ! Il faut le faire !


1962

Et le poète de s’étonner du courage de cette créature étonnante qu’est l’homme.

De même dans un poème qui a la forme d’un dialogue entre deux personnages d’un conte fantastique pour enfants, un voyageur fatigué poursuit sa quête d’un bonheur difficile. Mais la rivière rouge et la montagne bleue (la couleur bleue est le symbole de l’espoir en Russie) ne seront accessibles qu’à un coeur pur, à la lumière d’un feu qui n’a pas encore été allumé, et qui dissipera les malheurs de l’humanité.

Ce feu brûle peut-être dans le coeur du voyageur, mais il n’a pas encore su le trouver, et doit repartir, solitaire, triste et désemparé:



Ночной разговор

-"Мой конь притомился, стоптались мои башмаки..

Куда мне ехать ? Скажите мне, будьте добры !"

Conversation nocturne

- « Mon cheval est fatigué, mes souliers sont éculés.
Où dois-je aller ? Dites-le moi, soyez bons ! »


-Вдоль Красной реки, моя радость, вдоль Красной реки,

до Синей горы, моя радость, до Синей горы..

-Le long de la rivière Rouge, ma joie, le long de la rivière Rouge,
jusqu’à la montagne Bleue, ma joie, jusqu’à la montagne Bleue.


-"А где ж та гора и река ? Притомился мой конь.

Скажите, пожалуйста, как мне проехать туда ?"

- « Mais où sont cette montagne et cette rivière ? Mon cheval est fourbu.
Dites-moi, je vous prie, comment les atteindre ? »


-На ясный огонь, моя радость, на ясный огонь.

Езжай на огонь, моя радость, найдёшь без труда.

-En te guidant sur le feu pur, ma joie, sur le feu pur,
suis le feu, ma joie, tu trouveras sans peine.


-"А где же тот ясный огонь, почему не горит ?

Сто лет подпираю я небо ночное плечом."

- « Mais où donc est ce feu pur, pourquoi ne brûle-t-il pas ?
Voilà cent ans que le ciel nocturne repose sur mes épaules. »


-Фонарщик был должен зажечь, да фонарщик вот спит.

Фонарщик вот спит, моя радость, а я не при чём.-

-L’allumeur de réverbères devait l’allumer, mais l’allumeur de réverbères dort.
L’allumeur de réverbères dort, ma joie, et je n’y suis pour rien.


И снова он едет один, без дороги, во тьму.

Куда же он едет, ведь ночь подступает к глазам ?

Et de nouveau il va seul, au hasard, dans l’obscurité.
Où va-t-il donc, alors que la nuit obscurcit le regard ?


-Ты что потерял, моя радость?-кричу я ему,

а он отвечает : "Ах, если б я знал это сам..."

-Tu as perdu quelque chose, ma joie ?-lui dis-je en criant,
et il répond : « Ah, si je le savais moi-même... »



2.3.2.Insatisfaction-peur de ne plus lutter


Cette fuite continuelle, à la recherche permanente de ce que nous appelons bonheur, qui n’est peut-être qu’équilibre entre ses aspirations et la réalité vécue, dans une société qui ne permettait guère l’épanouissement de l’individu, se retrouve dans un poème triste au style rapide, elliptique et concis Le bateau prendra congé d’une voix de basse....
L’insatisfaction, le mécontentement de soi, le sentiment d’échec pousse le voyageur, tel un vagabond qui rassemble ses hardes, à repartir plus loin, dans un ailleurs où il se sentira peut-être plus heureux, plus en accord avec lui même. On n’a qu’une vie, et il faut essayer de la réaliser pleinement, au nom de ses propres valeurs, et non des valeurs officielles.

Пароход попрощается басом,

и пойдёт волной его качать...

В жизни я наощибался,

не пора ли кончать ?

Le bateau prendra congé d’une voix de basse,
et s’en ira ballotté par les flots...
Dans la vie j’ai eu mon compte d’erreurs;
n’est il pas temps d’en finir ?


Вот я снова собираю пожитки

и...опять совершаю ошибки.

De nouveau je rassemble mes hardes
et... de nouveau je fais des erreurs.


А кто-то кричит мне с порога :

- это ж не дорога, а морока!...

А мне спешить далеко-далеко :

жизнь не даётся на два срока.

Et quelqu’un me crie depuis le seuil :
- Ce n’est pas la bonne route, c’est la route des soucis ! ...
Et je me hâte de partir loin-loin :
on n’a qu’une vie.


1959

Le poète a peur d’abandonner cette lutte pour ses idéaux personnels. N’est-ce pas le propre de la jeunesse de croire que l’on peut tout changer, d’avoir l’espoir de modifier la société, de croire en un avenir meilleur (et pas forcément celui du socialisme).

Est-il possible qu’il soit capable un jour d’abandonner le combat, et qu’il plonge dans le conformisme ambiant, tel ce vieillard rabougri qui se chauffe au soleil, et qui a abandonné toute passion, quelle soit physique ou intellectuelle.

Non, le poète refuse, et veut, tel un oiseau qui meurt en chantant, lancer son cri sourd et contestataire jusqu’au bout, lutter de toutes ses forces contre l’engourdissement stérilisant de l’uniformisation, même si cela lui paraît très difficile:



Итак, я постарею...

Неужели я постарею,

кашне закручу за шею,

глубокие калоши куплю,

и тебя разлюблю,

и буду на виду у прохожих

сидеть на бульваре воскресном

и коченеть в зной,

и моложёжи будет тесно

рядом со мной ?

Ainsi, je vieillirai...
Est-il possible que je vieillisse,
que j’enroule un cache-nez autour de mon cou,
que j’achète des caoutchoucs douillets,
que je cesse de t’aimer,
que les passants me voient assis
sur le boulevard le dimanche,
où je m’engourdirai au soleil,
et que les jeunes ne se sentent pas à l’aise en ma présence ?


Неужели это случится ?

На век не хватает огня.

Не стареют ведь птицы...

Научите меня,

Est-il possible que cela arrive ?
Il n’y a pas assez de feu pour ma vie.
Pourtant les oiseaux ne vieillissent pas...
Apprenez-moi,


чтобы петь, петь петь,

поднимаясь круто

до последней минуты...

А потом уж упасть,

как пропасть !

à chanter, chanter, chanter,
en m’élevant brusquement
jusqu’à la dernière seconde...
Et ensuite à tomber,
et à disparaître !


1959

2.3.3.Le bonheur est-il possible ?


Ce bonheur, Le ballon bleu, la petite fille l’a attendu toute sa vie : dans une petite chanson triste , parlant du destin d’une femme, Okoudjava exprime sa compassion et sa pitié pour une vie si peu et si mal vécue.

Le thème d’une vie personnelle, d’une femme de surcroît, tranchait on ne peut mieux avec les thèmes héroïques à la mode. Il n’était pas de bon ton de parler d’une vie personnelle ratée, et on a pu reprocher à Okoudjava sa tristesse petite-bourgeoise



Девочка плачет - шарик улетел.

Её утешают, а шарик летит.



La petite fille pleure: le ballon s'est envolé
On la console : mais le ballon vole.

Девушка плачет - жениха всё нет.

Её утешают, а шарик летит.



La jeune fille pleure : toujours pas de fiancé
On la console : mais le ballon vole.

Женщина плачет - муж ушёл с другой.

Её утешают, а шарик летит.



La femme pleure : son mari l'a quittée
On la console : mais le ballon vole.

Плачет старуха - мало пожила.

А шарик вернулся, а он голубой...



La vieille femme pleure : elle a si peu vécu.
Mais le ballon revient et il est tout bleu.

Chanson - Le Chant du monde

Quel monde, dont les adultes porteront la responsabilité, laisseront-ils à leurs enfants ? Dans un court poème d’amour dédié à son fils, le poète s’interroge sur l’avenir de son pays. L’angoisse perce dans ses interrogations, tout n’est pas aussi clair que les mots d’ordre veulent bien le laisser croire.

Les changements viendront, le foisonnement de la littérature du dégel en est bien un signe, mais pourvu que les changements à venir ne soient pas pires que la réalité présente. Aussi conseille-t-il à son fils, devant l’incertitude de son époque, de vivre sa vie pleinement, selon ses aspirations profondes, et non dans un passéisme conformiste :

Ты - мальчик мой, мой белый свет,

оруженосец мой примерный.

В круговороте дней и лет

какие ждут нас перемены ?

Какие примут нас века ?

Какие смехом нас проводят ?...

Живём как будто в половодье...

Как хочется наверняка !

Tu es mon petit garçon, ma lumière blanche,
mon écuyer modèle.
Dans le tourbillon des jours et des années
quels changements nous attendent ?
Quelles époques nous accueilleront ?
Lesquelles ricaneront dans notre dos ?
Vivons comme en temps d’inondation...
Comme on a envie de certitudes !

2.3.4.Et le poète dans tout cela ?

Lorsque Okoudjava a commencé à chantonner ses poèmes en s’accompagnant à la guitare, il a subi les feux de la critique : on l’a traité de mauvais chanteur , de mauvais poète, de mauvais musicien. Même si le public avait senti que quelque chose de nouveau était apparu dans le vent du dégel, et s’enthousiasmait pour ses chansons.

Le vieux joueur d’orgue attire le poète avec ses vieilles romances, et lui indique le chemin qu’il doit suivre, même s’il se sent à l’étroit et s’il a des difficultés à avancer dans la voie qu’il a choisie. Souvent le destin des poètes a été tragique en Russie ; et si le ton d’Okoudjava est feutré et ironique, il n’est pas sans rappeler le cri d’Andrej Vosnesenskij
...Quand vous nous rouez de coups
vous piétinez le firmament
et sous les clous de vos bottes
le monde entier hurle dément.1



Шарманка-шарлатанка, как сладко ты поёшь !

Шарманка-шарлатанка-куда меня зовёшь ?

Шагаю еле-еле : вершок за пять минут.

Ну как дойти до цели, когда ботинки жмут ?



Orgue de barbarie, comme tes airs sont doux
Orgue de tromperie-où donc m'appelles-tu ?
C'est à peine si j'avance d'un pouce en cinq minutes .
Mon but, comment l’atteindre, quand mes souliers me serrent ?

Работа есть работа. Работа есть всегда.

Хватило б только пота на все мои года.

Расплата за ошибки - она, ведь, тоже труд.

Хватило бы улыбки, когда под ребра бьют !



Le travail c'est le travail. Le travail il y en a toujours.
Pourvu que j'ai assez de sueur pour toutes mes années .
Et puis payer ses fautes, c’est aussi du travail.
Pourvu que j'ai assez de sourires, quand on me caresse les côtes.

Chanson - Le Chant du monde

Et Okoudjava de surenchérir, en s’adressant à ceux qui aiment la poésie, qui en ont besoin pour vivre ; il n’y a pas que les balles qui tuent les poètes (Martynov qui a tué Lermontov, D’Anthès qui a tué Pouchkine), la censure et l’oppression existent malgré la libéralisation de la période du dégel, et la destinée du poète demeure tragique, quelque soit le siècle. Il dit aussi que la poésie est au service du peuple, des hommes, et non du pouvoir, comme les lévriers et les piqueurs qui sont au service du tsar



Берегите нас покуда можно уберечь.

Только нас не берегите, чтоб костьми нам лечь.

Только так не берегите, как борзых - псари,

только нас не берегите, как псарей - цари.

Protégez-nous, tant qu’on peut nous protéger.
Seulement ne nous protégez pas pour que nous y laissions la peau.
Seulement ne nous protégez pas, comme les piqueurs protègent les lévriers,
Seulement ne nous protégez pas, comme les tsars protègent les piqueurs.


Берегите нас, поэтов, от дурацких рук,

от нелепых приговоров, от слепых подруг.

Будут вам стихи и песни, и ещё не раз.

Только вы нас берегите, берегите нас.

Protégez-nous, les poètes, des mains stupides,
des condamnations absurdes, des compagnes aveugles.
Vous aurez des vers et des chansons, et encore longtemps.
Seulement protégez-nous, protégez-nous.

2.3.5.La création artistique


Et d’ailleurs le symbole de la liberté dans la création artistique n’est il pas Pouchkine, auquel Okoudjava consacre plusieurs poèmes, dont un plutôt humoristique Le veinard ; Pouchkine était reçu par le tsar et les gendarmes lisaient ses poèmes, mais derrière la description de sa vie facile et dorée, se dessine la tragédie, le tourment de toute une vie où l’on a essayé de brider la liberté qui lui était nécessaire pour créer :

Счастливчик

Александру Сергеичу хорошо !

Ему прекрасно!

Гудит мельничное колесо,

боль угасла,

баба щурится из избы.

в поле - жаворонки,

только десят минут езды

до ближней ярмарки.

У него - ремесло первый сорт,

и перо остро...

Он губаст и учён, как чёрт,

и всё ему просто :

жил он в Одессе, бывал в Крыму,

ездил в карете,

деньги в долг давали ему

до самой смерти.

Очень вежливы и тихи,

делами замученные,

жандармы его стихи

на память заучивали !

Даже царь приглашал его в дом,

желая при этом

потрепаться о том о сём

с таким поэтом.

Он красивых женщин любил

любовью не чинной,

и даже убит он был

красивым мужчиной.

Он умел бумагу марать

под треск свечки !

Ему было за что умирать

у Чёрной речки.

Le veinard

Alexandre Sergueitch est bien !
Il est très bien :
La roue du moulin grince,
la douleur s’est éteinte,
la baba cligne des yeux en sortant de son isba.
Il y a des alouettes dans les champs,
et seulement dix minutes de route
jusqu’à la foire voisine.
Il a un métier de premier choix,
et une plume bien aiguisée...
Il a la lèvre lippue, et il est savant comme un diable,
et tout lui est simple :
il a vécu à Odessa, il a été en Crimée,
il voyageait en coupé,
on lui a prêté de l’argent
jusqu’à sa mort.
Des gendarmes très polis et très doux,
pris par leurs affaires,
apprenaient ses vers par coeur !
Même le tsar l’invitait chez lui,
souhaitant à cette occasion
s’entretenir de choses et d’autres
avec un tel poète.
Il a aimé de belles femmes
d’un amour pas toujours très honnête,
et fût même tué
par un bel homme.
Il savait barbouiller du papier
à la lueur d’une chandelle !
Il en avait des choses à perdre
près de la rivière Noire.


D’ailleurs les conditions matérielles de la vie des artistes sont très difficiles : Niko Pirosmanachvili (en français Pirosmane), peintre naïf géorgien (1863-1918) a connu toute sa vie une misère profonde et nous retrouvons ce destin tragique de l’artiste, étranger à l’optimisme officiel, mais porteur de la vérité et de la beauté éternelles :

Песенка о художнике Пиросмани

И вся земля ликует,

пирует и поёт,

и он её рисует

и Маргариту ждёт.


Chanson du peintre Pirosmani

Toute la terre triomphe,


festoie, chante et boit
dans ses tableaux
et il attend Marguerite.

Он жизнь любил не скупо,

как видно по всему...

Но не хватило супа

на всей земле

ему.


Il aima la vie sans retenue,
mais la terre toute entière
ne put lui donner son pain
quotidien.

1964 Trad. Jean-Jacques Marie, 1966

L’artiste doit se perdre dans son travail, ne pas tenir compte de ce qui l’entoure, sa mission est de décrire la réalité de la vie humaine quelle qu’elle soit, mission qu’il doit accomplir avec zèle et amour.


On a pu dire que les poètes-chanteurs du dégel étaient les archives très riches de la période post-stalinienne, et nous renseignaient sur les sentiments et le vécu des hommes de cette époque. En effet, les sentiments divers ont le droit d’éclore à nouveau, on peut porter des jugements, même si la censure essaie d’étouffer périodiquement le foisonnement de ce renouveau littéraire, au gré de durcissements et de radoucissements successifs. L’artiste est un témoin et un prophète, il doit être vigilant, et saisir le moindre changement qui se manifeste

Живописцы

Живописцы, окуните ваши кисти

в суету дворов арбатских и в зарю,

чтобы были ваши кисти словно листья.

Словно листья, словно листья к ноябрю.


Les peintres

Vous les peintres, trempez vos pinceaux


dans le tumulte des cours de l'Arbat et dans l'aurore,
afin que vos pinceaux soient semblables à des feuilles.
Semblables à des feuilles, à des feuilles vers novembre.

Окуните ваши кисти в голубое

по традиции забытой городской,

нарисуйте и прилежно и с любовью,

как с любовью мы проходим по Тверской.



Plongez vos pinceaux dans le bleu
selon une tradition oubliée, citadine,
Dessinez avec soin, avec amour,
comme avec amour nous arpentons la rue Tverskaïa.

Мостовая пусть качнётся, как очнётся !

Пусть начнётся, что ещё не началось !

Вы рисуйте, вы рисуйте, вам зачтётся...

Что гадать нам : удалось-не удалось ?



Que la chaussée s'ébranle dès son réveil !
Que commence ce qui n'a pas encore commencé !
Dessinez, dessinez, il vous en sera tenu compte...
Pourquoi ces supputations : c'est réussi, c'est raté ?

Вы, как судьи, нарисуйте наши судьбы,

наше лето, нашу зиму и весну...

Ничего, что мы - чужие. Вы рисуйте !

Я потом, что непонятно, объясню.



Vous, comme des juges, dessinez nos destins,
Notre hiver, notre été, notre printemps....
Ce n'est pas grave si nous sommes étrangers les uns aux autres,
Dessinez ! Et moi après, ce qu'on ne comprend pas, je l'expliquerai.

Chanson - Le Chant du monde

Il n’est en effet pas facile de créer dans le monde soviétique



Le grand malheur de l’art russe, c’est qu’on ne le laisse pas vivre organiquement, comme vit le coeur dans la poitrine de l’homme, on le réglemente comme la circulation des trains.1

La période du dégel voit éclore de nouvelles sensibilités, qui semblent extraordinaires par rapport à la période du Jdanovisme, mais qui ne sont finalement qu’un retour à la richesse des années 20.

Et Okoudjava de chanter une ode à la poésie, qui est une véritable déclaration d’amour, car pour lui la poésie permet tout, même si le chemin est difficile ; il aime son métier, la poésie représente toute sa vie, il emploie un ton passionné pour parler d’elle. (Ce poème est dédié à Bella Ahmadulina, avec qui il a toujours été très lié).

Les rimes sont à la fois ses enfants, une musique qui enivre, la terre entière. Tel un cavalier qui fonce tête baissée, il combattra pour le droit de penser librement, pour s’extirper de la langue de bois de la machinerie idéologique, ceci pour atteindre une morale universelle, dans une forme poétique musicale qui renoue souvent avec une forme artistique populaire



Рифмы, милые мои,

баловни мои, гордячки !

Вы - как будто соловьи

из бессонниц и горячки,

вы - как музыка за мной,

умопомраченья вроде,

вы - как будто шар земной,

вскрикнувший на повороте.

Rimes, mes bien-aimées,
mes enfants gâtées, mes orgueilleuses !
Vous êtes comme des rossignols
engendrés par mes insomnies et ma fièvre,
vous êtes une musique obsédante,
une sorte de folie,
vous êtes comme le globe terrestre
qui pousse un cri en tournant.


С вами я, как тот богач,

и куражусь и чудачу,

но из всяких неудач

выбираю вам удачу...

Я как всадник на коне

со склоненной головою...

Господи, легко ли мне ?...

Вам-то хорошо ль со мною ?...

Avec vous, je suis comme ce richard,
qui fait le fanfaron et l’original,
mais malgré tous les échecs
j’arrive à vous faire briller...
Je suis comme ce cavalier sur son coursier
qui fonce tête baissée...
Seigneur, cela m’est il facile ?...
Vous sentez-vous bien en ma compagnie ?...


Touché dans sa chair par la tragédie de la guerre et la terreur stalinienne (perte de son père, souffrances de sa mère), critiquant l’immobilisme de la société soviétique, l’uniformisation dus à l’écrasement, à l’oppression sans précédent de l’individu, s’interrogeant sur la place de l’homme et du poète dans cette société, Okoudjava élève son chant sourd et tragique au milieu des voix des autres poètes de cette époque effervescente de l’après- stalinisme.

Un message d’espoir transparaît cependant dans les oeuvres de ces jeunes poètes malgré les retours épisodiques de la censure, et l’on sent que quelque chose est en train de bouger, qui annonce des changements futurs, un retour vers une réelle liberté d’expression ; ils affirment avec force le principe de la liberté et de la dignité humaine, et les chansons- poèmes d’Okoudjava sont un plaidoyer pour les valeurs de l’individu, un retour à une authenticité qui n’avait plus cours depuis longtemps dans tous les domaines artistiques.

Okoudjava chante ses poèmes sur un ton feutré et intimiste, s’adresse à chaque homme en particulier et non à un groupe constitué, comme la chanson de masse officielle. Il semble qu’il ait puisé une part de son inspiration dans le folklore, remettant à la mode des valses et des chansons autrefois très populaires, en rejetant tous les clichés de la chanson officielle soviétique.

Il aborde une série de thèmes qui toucheront un public, qui accueillera avec soulagement et enthousiasme cette bouffée d’air frais : l’amour et l’amitié, la vie de tous les jours, les nourritures spirituelles, la ville, les vieux métiers du passé, les enracinant à nouveau dans une culture russe qui semblait avoir été annihilée par les valeurs toutes puissantes de l’utopie communiste.


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