La vision du monde de Boulat okoudjava dans son oeuvre lyrique des années 60-70




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2.2.Le pouvoir absolu, l’arbitraire


La toute puissance du pouvoir absolu, le règne de l’arbitraire ont entraîné dans la société soviétique une sorte d’uniformisation, de standardisation : tout le monde était obligé de se couler dans le même moule - et il nous semble qu’Okoudjava se désole parfois de voir que son peuple ne se révolte pas, est incapable de réagir ; il est vrai qu’il était extrêmement dangereux de sortir du droit chemin. Okoudjava, le journaliste d’Oktjabr’ a raison, est vraiment très pessimiste, et comme beaucoup de ses concitoyens, il s’est aussi assez souvent réfugié dans l’alcool.

2.2.1.Les parents


C’est bien au pouvoir absolu de Staline qu’Okoudjava doit les souffrances endurées par ses parents. Si le staršina représente la toute puissance de l’armée pour le jeune soldat confronté à la guerre et à la mort, ces tristes commissaires représentent le pouvoir et vont par la ville remplir leur sinistre devoir.

Ceux qui n’ont pas été anéantis par la guerre ou par les arrestations arbitraires doivent se souvenir des gars de l’Arbat et lutter contre les clichés d’héroïsme et les belles paroles, qui ne masqueront pas la triste réalité, le fait qu’ils soient morts pour rien. A travers la douceur du poème perce l’amertume et la volonté de ne pas oublier :



Песенка об арбатских ребятах

О чём ты успел передумать, отец расстрелянный мой,

когда я шагнул с гитарой, растерянный но живой ?

Как будто шагнул я со сцены в полночный московский уют

где старым арбатским ребятам бесплатно судьбу раздают.

Chanson des gars de l’Arbat

A quoi as-tu réussi à penser, mon père fusillé,
quand je chantai en public avec ma guitare, désemparé mais vivant ?
Pareil à un artiste quittant la scène dans le Moscou intime de minuit,
où l’on distribue gratis leur destin aux anciens gars de l’Arbat.


По-моему, всё распрескрасно, и нет для печали причин,

и грустные те комиссары идут по Москве, как один,

и нету и нету погибших средь старых арбатских ребят,

лишь те, кому нужно, уснули,

а те кому нужно, не спят.

A mon avis tout est très bien et il n’y a pas de place pour le chagrin,
et tristes, ces commissaires vont par Moscou, comme un seul homme,
et il n’y a pas, il n’y a pas de tués parmi les anciens gars de l’Arbat,
seuls ceux qui le devaient, se sont endormis,
mais ceux qui le devaient, ne dorment pas.


Пусть память - нелёгкая служба, но всё повидала Москва,

и старым арбатским ребятам смешны утешений слова.

Que la mémoire soit un service difficile, mais Moscou en a vu d’autres,
et les mots de consolation paraissent ridicules aux anciens gars de l’Arbat.


1962

La mère d’Okoudjava a passé 18 ans dans les camps de concentration. Le poète offre à sa mère en guise de consolation un court poème, à la fois tragique et plein d’espoir : poème d’amour, mais aussi de tendresse et de pitié pour sa tendre colombe blanche, à laquelle il veut faire oublier ces années de malheurs et d’offenses.

Ce nouveau matin rendra la maison comme avant, tout sera en ordre, l’intérieur sera bien propre et le linge bien repassé, avec amour, et le passé terrible, avec la mort du père fusillé, sera sinon oublié, du moins atténué par ce renouveau ; cette maison peut aussi symboliser la Russie, qui sera comme une mère aimante :

Новое утро

Не клонись-ка, головушка,

от невзгод и от обид.

Мама, белая голубушка,

утро новое горит.

Le nouveau matin

Ne baisse pas la tête, ma petite âme,
devant les malheurs et les offenses,
Maman, ma tendre colombe blanche,
un nouveau matin brille.


Всё оно смывает начисто,

всё разглаживает вновь...

Отступает одиночество,

возвращается любовь.

Tout est remis à neuf,
tout est lisse à nouveau...
La solitude recule,
l’amour revient


И сладки, как в полдень пасеки,

как из детства голоса,

твои руки, твои песенки,

твои вечные глаза.

Et sont doux, comme les ruches à midi,
comme les voix de l’enfance,
tes bras, tes chansons,
tes yeux éternels.


1957

2.2.2.Le vieux soldat

Le vieux soldat non plus ne peut oublier ; il veut lui aussi qu’on se souvienne, qu’on ne considère pas son sacrifice comme vain, dans un poème très simple Quand se taisent les orchestres de la terre, où, avec son orgue de barbarie, il s’oppose aux beaux musiciens en costume. Ces orchestres de la terre ont quelque chose d’officiel, de bien rôdé, d’assez conformiste somme toute. Ce conformisme moral est difficile à troubler, la musique de ces orchestres est grandiose, elle rappelle la grandiloquence de la propagande officielle ; ils jouent des airs connus et reconnus. Mais le vieux soldat unijambiste vient troubler cet ordre avec son pauvre orgue de barbarie. Il est là pour rappeler aux bonnes gens qu’il a souffert, qu’il ne faut pas l’oublier, même s’il a l’air d’un clochard :



в ночи наши жёсткие души тревожа dérangeant dans la nuit nos âmes endurcies

comme un chuchotement, il distille le remords, il ne veut pas laisser les gens s’endormir avec leur bonne conscience




Когда затихают оркестры Земли

и все музыканты ложатся в постели,

по Сивцеву Вражку проходит шарманка -

смешной, отставной, одноногий солдат.

Quand se taisent les orchestres de la Terre,
et que les musiciens vont se coucher,
sur la Sivtsev Vrajek passe un orgue de barbarie,
c’est un soldat ridicule, à la retraite, unijambiste.


Представьте себе :

от ворот до ворот,

в ночи наши жёсткие души тревожа,

по Сивцеву Вражку проходит шарманка,

когда затихают оркестры Земли.

Imaginez-vous :
d’une porte à l’autre
dérangeant la nuit nos âmes endurcies,
sur la Sivtsev Vrajek passe un orgue de barbarie,
quand se taisent les orchestres de la Terre.



2.2.3.La jeunesse


A travers une petite fable comme La ruelle des tambours, Okoudjava aborde, nous semble-t-il, le thème de la jeunesse engagée, prête à prendre son tambour pour aller chanter le socialisme avec l’enthousiasme révolutionnaire inculqué depuis l’enfance, que l’on soit pionnier, komsomol, membre des commandos de choc en train de défricher des terres vierges ou de construire une centrale hydroélectrique au fin fond de l’Union Soviétique.
Mais ne manque-t-il pas à cette jeunesse une des préoccupations habituelles de son âge, à savoir la découverte de l’amour, la recherche de la compagne avec laquelle on fera un bout de chemin - mais comme un leitmotiv revient le même vers :
mais où donc, où donc, tambour est ta femme tambour ,

Les jeunes devaient se préoccuper de choses plus sérieuses que de ces vétilles, et la quête de l’amour est pratiquement absente des chansons de masse, ou bien ne vient qu’après la glorification des buts élevés du socialisme.




Песенка о барабанном переулке

В барабанном переулке барабанщики живут.

Поутру они как встанут, барабаны как возьмут,

как ударят в барабаны, двери настежь отворя...

Где же, где же барабанщик барабанщица твоя ?

Chanson sur la ruelle des tambours

Dans la ruelle du Tambour vivent les tambours.
Et le matin de se lever, de prendre leurs tambours,
de frapper sur leurs tambours, ouvrant grand leurs portes.
Où donc, où donc, tambour, est ta femme tambour ?


В барабанном переулке барабанщиц нет, хоть плачь.

Лишь грохочут барабаны ненасытные, хоть прячь.

То ли утренние зори...То ль вечерняя заря...

Где же, где же, барабанщик, барабанщица твоя ?

Dans la ruelle du Tambour, il n’y a pas de femmes tambours, c’est à pleurer.
Seuls grondent les tambours insatiables, même cachés.
Que ce soit à l’aube...que ce soit au crépuscule...
Où donc, où donc, tambour, est ta femme tambour?


Барабанщик белый бантик к барабану привязал,

барабану бить побудку, как по буквам, приказал

и пошёл по переулку, что-то в сердце затая...

Где же, где же, барабанщик, барабанщица твоя ?

Le tambour a noué un ruban blanc à son tambour,
il a donné l’ordre à son tambour de sonner le réveil, suivant la consigne,
et il est parti dans la ruelle, cachant quelque secret dans son coeur...
Où donc, où donc, tambour, est ta femme tambour ?


А в соседнем переулке барабанщицы живут

и, конечно, в переулке очень добрыми слывут.

И за ними ведь не надо отправляться за моря...

Но где же, где же, барабанщик, барабанщица твоя ?

Mais dans la ruelle voisine vivent les femmes tambours
et bien sûr, dans la ruelle, elles passent pour très bonnes.
Ce n’est donc pas au bout du monde qu’il faut aller les chercher...
Mais où donc, où donc, tambour, est ta femme tambour ?


alors que la chanson officielle :

На то нам юность дана

Хороши вы, годы молодые,

суждено нам завтра, может быть,

и с любовью встретиться впервые,

и планеты новые открыть.

A quoi nous sert notre jeunesse

Vous êtes belles, nos jeunes années,
on en jugera demain, peut-être,
nous nous rencontrerons pour la première fois avec amour,
nous découvrirons de nouvelles planètes.


припев

На то нам юность дана, светла,
как солнце, она-


своей улыбкою согрета,

своей отвагой сильна !

refrain :

Pour quoi nous est donnée la jeunesse,
elle est claire comme le soleil -
réchauffée par notre sourire,
forte de notre bravoure !


Пусть нам ветер волосы ерошит,

солнце жарче щёки золотит,

с песней звонкой, с дружбою хорошей

все дороги можно обойти.

Que le vent ébouriffe nos cheveux,
que le soleil dore nos joues,
avec une chanson éclatante, avec l’amitié chaleureuse
on peut s’élancer sur tous les chemins.


Чем мы путь свой жизненный отметим,

чтоб недаром молодость прожить ?

Нам успеть бы сделать всё на свете,

ко всему бы руки приложить !

Comment nous distinguerons-nous,
pour ne pas gaspiller notre jeunesse ?
Il nous faudrait réussir à tout faire en ce monde,
à prendre part à toute chose !


Paroles O. Fadeeva Musique A. Ostrovskij 1964

2.2.4.Uniformisation


Okoudjava s’élève contre cette standardisation du monde soviétique. Chacun doit remplir le plan, la chose la plus importante, même si finalement personne n’y trouve son compte. La façon de travailler du cordonnier, qui consacre son art aux autres pour leur fabriquer de belles bottes sur mesure, n’est plus à la mode. L’auteur s’élève peut-être là également contre la standardisation du monde moderne. Le marteau du cordonnier est comparé à une hirondelle par sa forme, sa couleur, sa légèreté, son agitation continuelle d’une chaussure à l’autre.

Le cordonnier exerce un véritable métier d’art, mais on n’a plus besoin de lui aujourd’hui puisqu’on ne veut plus fabriquer que des bottes militaires. L’hirondelle, symbole à la fois de paix et du travail bien fait, d’un monde ancien qui n’a plus cours, ferait bien d’émigrer dans des contrées plus clémentes , où l’on ne sent plus le froid de la guerre, de la mort et des souffrances, et le cordonnier est exhorté à partir à la retraite : une petite note d’espoir cependant à la fin du poème : l’hirondelle reviendra.



Сапожник

Кузьма Иванович - сапожник ласковый.

Он сапоги фасонные тачает.

А чёрный молоток его, как ласточка,

хвостом своим раздвоённым качает.

Le cordonnier

Kouzma Ivanovitch est un cordonnier affable.
Il fabrique des bottes sur mesure.
Et son marteau noir, comme une hirondelle,
agite sa queue fourchue.


Он занят целый день поклонами,

тот молоток. Он по подмёткам метит.

А к вечеру - все гвоздики поклеваны,

все сапоги починены на свете.

Tout le jour, il se confond en salutations,
ce marteau. Ce sont les semelles qu’il honore.
Mais vers le soir- grâce aux coups de bec donnés à tous les petits clous,
toutes les bottes sont réparées.


Я слышу рассуждения домашние,

когда над головою свет потухнет :

кто носит сапоги - пускай донашивает...

А сам Кузьма Иваныч носит туфли.

J’entends les discussions de la maison,
quand la lumière au-dessus de lui s’éteint :
que celui qui porte des bottes les use jusqu’au bout...
Kouzma Ivanytch, quant à lui, porte des chaussures.


Постукивает под крыльцом, позёвывает

и постепенно понимает вроде,

что ну их к чёрту, сапоги кирзовые...

А сапоги фасонные не в моде.

Il frappe doucement sur le perron, il baille un petit peu,
et finit par comprendre,
qu’elles aillent au diable les bottes doublées...
Les bottes sur mesure ne sont plus à la mode.


Кузьма Иванович, ступай на пенсию ;

есть фабрики - военных обошьют.

Но пусть война останется за песнею.

А ласточке твоей пора на юг.

Kouzma Ivanovitch, prends ta retraite.
Les usines fournissent les militaires.
Que seule une chanson soit redevable de la guerre.
Il est temps que ton hirondelle parte vers le sud.


Она хвостом своим качнёт раздвоённым,

из рук твоих натруженных рванётся

и полетит над грозами, над войнами...

А ты сиди и жди. Она вернётся.

Elle agitera sa queue fourchue
s’arrachera de tes mains fatiguées,
s’envolera loin des orages, loin des guerres...
Mais toi, reste assis et attends. Elle reviendra.


De même dans la chanson des imbéciles, Okoudjava ironise sur la facilité avec laquelle on colle des étiquettes sur les gens : comme antisoviétique, parasite, bourgeois, antimilitariste, pacifiste, lui-même ayant été la cible de telles attaques.

Cette petite fable pleine d’humour, au style enlevé et moqueur, critique la société soviétique où l’on est si facilement catalogué - et si cela ne lui a coûté que l’exclusion de l’Union des écrivains, quelques années plus tôt cela aurait pu être le goulag ou la mort.



Песенка о дураках

Вот так и ведётся на нашем веку-

на каждый прилив по отливу,

на каждого умного по дураку,

всё поровну, всё справедливо.


Chanson des imbéciles

Voilà quel est l’usage à notre siècle-


à chaque flux correspond un reflux,
à chaque intelligent correspond un imbécile,
tout est équilibré, tout est juste.

Но принцип такой дуракам не с руки,-

с любых расстояний их видно.

И все им кричат : "Дураки ! Дураки ! "

А то им очень обидно.



Mais un tel principe n’arrange pas les imbéciles-
on les voit à n’importe quelle distance.
Et tous leur crient : « Imbéciles ! Imbéciles ! »
Et cela les vexe beaucoup.

И чтоб не краснеть за себя дураку,

чтоб каждый был выделен, каждый,

на каждого умного по ярлыку

повешено было однажды.



Et pour qu’un imbécile n’ait pas à rougir de l’être,
pour que chacun soit mis à part, chacun,
on avait un jour accroché
à chaque intelligent un écriteau.

Давно в обиходе у нас ярлыки,

по фунту на грошик на медный.

И умным кричат : " Дураки ! Дураки ! "

А вот дураки незаметны.



Il y a longtemps que les écriteaux sont en usage chez nous,
pour un sou on en a une livre.
Et on crie aux intelligents : « Imbéciles ! Imbéciles ! »
Et voilà pourquoi on ne distingue plus les imbéciles.

Chanson - Le Chant du monde

De même avec la chanson du métro : la population est canalisée dans le métro comme dans la société soviétique, et si on respecte les consignes, tout va bien, on ne risque pas d’être rappelé à l’ordre. Dès l’enfance commence l’embrigadement, les règles sont inculquées de bonne heure, et cette discipline imposée est acceptée par la population.

L’auteur ironise sur le paradoxe de la société communiste : les progressistes devraient toujours se trouver à gauche, à droite tout est figé, mais force est de constater que la société soviétique est on ne peut plus bloquée :

Песенка о метро

Мне в моём метро никогда не тесно,

потому что с детства

оно как песня,

где вместо припева :

"Стойте справа, проходите слева ! "



Chanson du métro

Dans mon métro, je ne suis jamais à l'étroit,


parce que dès l'enfance,
c'est comme une chanson
où en guise de refrain il y a :
« Ne bougez pas à droite - avancez à gauche ! »

Порядок вечен, порядок свят :

те, что справа стоят - стоят,

но те, что идут, всегда должны

держаться левой стороны !



L'ordre est éternel, l'ordre est sacré :
Ceux qui sont à droite ne bougent pas.
mais ceux qui vont de l'avant toujours
Doivent rester du côté gauche !

Chanson - Le Chanson du monde

2.2.5.Où va mon peuple ?


Le règne du pouvoir absolu, l’embrigadement de l’homme russe semble pousser Okoudjava à un constat amer. L’homme russe n’a-t-il donc que ce qu’il mérite ? Il semble qu’Okoudjava se désole du manque de réaction de son peuple, et parfois n’en voit que les aspects négatifs, la fuite dans l’alcool, la cupidité, l’attente d’une solution miraculeuse comme si tout pouvait se résoudre d’un coup de baguette magique.
Le premier clou permet de construire des villes, comme l’espoir de la jeunesse permet d’envisager la réalisation de grandes idées (idéaux socialistes ?), mais après la fête et la chaleur de l’amitié, nous nous laissons aller et oublions nos grandes idées de départ. Est-ce la métaphore d’une vie russe soviétique ? Les grandes idées rouillent comme les clous, et il ne reste plus qu’à oublier la réalité dans l’alcool. Le constat du poète est bien triste, et lui-même buvait beaucoup à cette période-là.

Первый гвоздь

Города начинаются с фунта гвоздей.

Первый гвоздь всех собратьев дороже.

А потом уж пора новосели, гостей...

Каждый гость дорогой - в макинтоше.

А потом первый дом обмываем - поём,

Умиляется гость, тяжелеет...

Первый гвоздь в первой свае ржавеет,

мы пьём,

он ржавеет,

мы пьём,

он ржавеет.

Le premier clou

Les villes commencent avec une livre de clous.
Le premier clou est plus précieux que tous ses compagnons.
Puis on pend la crémaillère, les invités arrivent...
Chaque invité nous est cher - dans son imperméable.
Ensuite nous arrosons la première maison, nous chantons,
l’invité est ému, prend du poids...
Le premier clou rouille dans le premier poteau,
nous buvons,
il rouille,
nous buvons,
il rouille.


1967

Le désespoir peut mener à la déchéance, mais l’homme lui-même n’est pas toujours à la hauteur de ses idéaux, et s’incline souvent devant le dieu argent, ce qui peut lui faire accepter toutes les compromissions.

Dans un court poème à la forme enfantine, Okoudjava croque un portrait de ses contemporains, que l’on pourrait voir s’animer devant nos yeux : une minuscule pièce de 5 kopecks devant laquelle un homme, oui un homme, c’est à peine croyable, stoppe avec une certaine violence, et s’incline comme devant un maître.

N’y-a-t-il pas là une critique déguisée de la nomenklatura soviétique, qui bénéficiait alors de nombreux avantages matériels ? Et tout cela est tellement éloigné des grandes idées de partage prônées par la théorie officielle. Est-ce là l’homme nouveau engendré par le communisme ?



Пятак

Бывает так, бывает так :

лежит на улице пятак,

едва-едва заметный

простой кружочек медный.

La pièce de cinq kopecks

Cela arrive, cela arrive :
il y a une pièce de cinq kopecks par terre,
à peine visible
un simple petit rond de cuivre.


А человек...Да, человек !

Внезапно остановит бег

и до земли поклонится,

как будто переломится.

Mais un homme...Oui, un homme !
Brusquement interrompt sa course
et s’incline jusqu’à terre,
comme s’il se cassait en deux.


1959

Dans une chanson de style populaire, au rythme ternaire qui évoque la roue de la vie, Okoudjava raconte l’attente de maître Gricha, qui, comme dans un conte de fées, viendra régler tous les problèmes d’un coup de baguette magique.


Pourtant, tout semble aller bien dans notre maison, dans notre société soviétique, mais tout cela n’est qu’apparence. Le malheur est là, et nous pleurons, mais un jour, c’est sûr, nous serons heureux.
Maître Gricha semble être le pendant positif du Chat noir, représentant le terrible Staline. Le peuple russe aura-t-il toujours besoin d’un batiouchka, en qui croire, et qui gérera la maison Russie, comme un petit père bien-aimé ? Pourtant la maison est délabrée, il y des failles dans les murs, et le poète reproche au peuple russe son infantilisme, son irresponsabilité, son manque d’esprit d’initiative - après tout, on pourrait très bien arranger le toit et colmater les courants d’air en se mettant tous à l’ouvrage.
Tout en critiquant, Okoudjava semble éprouver malgré tout de la tendresse pour ce peuple naïf, sensible et bon enfant, mais trop passif depuis des siècles. Et puis le Maître Gricha peut être aussi menaçant, il peut sortir ses poings de ses poches, ce qui n’augurerait rien de bon pour l’avenir :

Мастер Гриша

В нашем доме, в нашем доме, в нашем доме,

благодать, благодать.

Все обиды до времени прячем.

Ничего, что удачи пока не видать -

зря не плачем.

Maître Gricha

Dans notre maison, dans notre maison, dans notre maison,
tout va bien, tout va bien.
Les offenses, nous les cachons en attendant,
et tant pis si on n’a rien obtenu -
nous ne pleurons pas pour rien.


Зря не плачем, зря не плачем, зря не плачем.

Для чего, для чего ?

Мастер Гриша придёт, рядом сядет.

Две больших, две надёжных руки у него,

всё наладит.

Nous ne pleurons pas pour rien, nous ne pleurons pas pour rien, nous ne pleurons pas pour rien,
Pourquoi ? Pourquoi?
Maître Gricha viendra, s’assiéra là.
Il a deux grandes mains solides,
il arrangera tout.


Всё наладит, всё наладит, всё наладит.

Переждём, переждём.

На кого же нам надеяться кроме ?

Разговоры идут день за днём всё о том

в нашем доме.

Il arrangera tout, il arrangera tout il arrangera tout.
Nous attendrons le temps qu’il faudra, nous attendrons.
Sur qui pouvons-nous compter à part lui ?
C’est de lui qu’on parle tous les jours ici.



В нашем доме, в нашем доме, в нашем доме

сквозняки, сквозняки.

Да под ветром корёжится крыша.

Ну-ка выйми из кармана свои кулаки,

мастер Гриша, мастер Гриша, мастер Гриша.

Dans notre maison, dans notre maison, dans notre maison,
il y a des courants d’air, des courants d’air.
Et le toit travaille à cause du vent.
Eh bien, sors tes poings de tes poches,
Maître Gricha, Maître Gricha, Maître Gricha.



2.2.6.L’arbitraire


En effet, si le Maître Gricha se transformait en Chat noir, ce serait une catastrophe comme celle que vient de connaître la Russie. Cette chanson est très célèbre : on a pu comparer le chat noir à Staline, on peut le comparer au pouvoir soviétique ou de façon plus générale à tout pouvoir autoritaire. Le chat noir a toujours été le symbole du malheur dans l’imagerie populaire, quelle qu’elle soit. Dans Le maître et Marguerite de Mihail Bulgakov, il est l’acolyte du diable.

Depuis son fief, dans l’entrée de l’immeuble, il terrorise les habitants. De plus, il y a quelque chose de satanique dans son rire moqueur. Tel le pouvoir autoritaire, il est solidement installé à l’intérieur du pays ; immobile dans l’obscurité, il ne chasse plus, ne se rend même pas utile, et se fait entretenir par les habitants de la maison : immobilité, stagnation sont les caractéristiques d’un pouvoir absolu, qui ne fait rien pour améliorer la situation du peuple ; son regard jaune est fascinant, et tout le monde est servile à son égard. Le bruit de ses griffes acérées est une menace permanente.

Si les habitants éclairaient l’entrée de l’immeuble, le matou redeviendrait un chat ordinaire et n’aurait plus ce caractère effrayant. Ici apparaît le pessimisme d’Okoudjava, il faut lutter contre l’obscurantisme quel qu’il soit, pour éliminer tout arbitraire et autoritarisme, mais personne ne veut y mettre du sien. La recherche de la vérité, la lutte contre le mensonge, le débat démocratique, la lumière de la pensée ferait qu’il n’y aurait plus de chat noir possible :


Чёрный кот

Со двора подъезд известный

под названьем чёрный ход.

В том подъезде, как в поместье,

проживает чёрный кот.


Le chat noir

L'entrée - célèbre - sur la cour


s'appelle "escalier de service".
Dans son entrée, comme en son fief,
habite le Chat Noir.

Он в усы усмешку прячет,

темнота ему как щит.

Все коты поют и плачут,

только чёрный кот молчит.



L'obscurité le protège, il cache
Son rire moqueur dans sa moustache...
Tous les chats chantent ou pleurent,
Mais le Chat Noir, lui, se tait.

Он давно мышей не ловит,

усмехается в усы,

ловит нас на честном слове,

на кусочке колбасы.



Il n'attrape plus les rats depuis belle lurette,
ricanant dans sa moustache,
il nous attrape aux belle paroles,
à la rondelle de saucisson.

Он не бегает, не просит,

жёлтый глаз его горит,

каждый сам ему выносит

и спасибо говорит.



Il n’exige, ni ne prie,
et seul son oeil jaune brille,
chacun vient le servir de lui-même
et de surcroît lui dit merci.

Он и звука не проронит,

только ест и только пьёт.

Лестницу когтями тронет -

как по горлу поскребёт.



Il ne lâche pas un mot,
ne fait que manger et boire.
Quand ses griffes raclent le sol
on dirait qu'il vous fend la gorge.

Оттого-то, знать, невесел

дом в котором мы живём...

Надо б лампочку повесить, -

денег всё не соберём.



C'est pour ça, faut croire, qu'elle est triste
la maison où nous habitons.
Il faudrait y mettre une lampe, -
mais pas moyen qu'on se cotise.

Chanson - Le Chant du monde

D’ailleurs les concierges blancs essaient de cacher l’innommable, ce qui n’aurait jamais dû se produire : en Russie, comme dans d’autres pays, les concierges ont été souvent les témoins de perquisitions, d’arrestations...

En même temps, ils sont le symbole de la purification, ils nettoient, ils éliminent les ordures. Nos concierges sont blancs, symboles de pureté, ainsi que leurs tabliers, leurs barbes, et leurs cordes. Mais le poète est méfiant, il n’oublie pas le rôle de complices qu’ils ont joué. Derrière eux, il y a des montagnes d’immondices, de noirceur. Ils auront beaucoup de travail pour faire oublier l’époque noire des purges staliniennes, des règlements de compte, des arrestations intempestives.

S’ils doivent encore réveiller les habitants de l’Arbat, que ce soit pour leur annoncer cette fois une bonne nouvelle, que le bonheur est enfin là, et non ce passé que l’on s’efforce de cacher



Песенка о белых дворниках

Вот белые дворники белые фартуки выстирали,

по белым верёвкам развесили их во дворах,

и белые бороды в окна воскресные выставили

Chanson des concierges blancs

Les concierges blancs ont lavé leurs blancs tabliers,
les ont étendus sur des cordes blanches,
et on a vu le dimanche à la fenêtre leurs barbes blanches


....

Я вовсе не верю в их иззбражения пряничные :

ещё в моей памяти живы ночные звонки !

.......
Je ne crois pas du tout à leur image débonnaire,
je me souviens encore des coups de sonnette nocturnes


....

Метите, метите !...Ёщё вам метёлки распущенные

не день, и не два, и не три поднимать на заре,

пока не уверуют жители, вами разбужденные,

что рай наконец наступил на арбатском дворе.

.....
Balayez, balayez ! ...Il vous faut encore manier le balai à l’aube,
aussi longtemps que nécessaire,
tant que les habitants , que vous réveillez, ne croient pas
que le paradis est enfin arrivé dans la cour de l’Arbat.



2.2.7.Tous comptes faits


Le poète et son ami Vladimir Maksimov font le bilan de leur jeunesse dans la chanson des sokol’niki : dans la légèreté d’une belle journée d’automne, les deux amis essaient de faire leurs comptes après cette période tragique de leur vie qu’a été la guerre, et on pourrait ajouter, même si ce n’est pas dit, de l’après-guerre. La guerre n’a apporté que des souffrances, la séparation, la mort, les restrictions ; il n’y a qu’un seul aspect positif, la victoire.

Maintenant, cette mauvaise période est finie, et le bilan est plutôt positif, puisqu’on a survécu. Le calme est revenu, le bonheur a l’air d’être là, il faut y croire, les petites maisons qui dorment évoquent quelque chose de douillet et de rassurant.



On a pu reprocher à Okoudjava son manque de patriotisme, mais il dit lui-même qu’il est attaché à sa patrie comme les racines du pin à la terre. Ce n’est pas du pur patriotisme soviétique, puisqu’on a mis les cartes sur table en toute franchise, sans aucun aveuglement idéologique ; le poète aime la Russie pour elle-même, pour sa douceur, sa chaleur, les valeurs et les gens qu’elle représente

Песенка о Сокольниках

По Сокольникам листья летят золотые,

а за Яузу - лето летит.

Мы с тобою, Володя, почти молодые-

нам и старость в глаза не глядит.

Le parc des Sokolniki

Dans le parc des Sokolniki volettent les feuilles dorées,
et l’été s’envole au-delà de la Iaouza.
Nous sommes tous les deux, Volodia, encore jeunes -
la vieillesse est encore loin.


Ну давай, как в канун годового отчёта,

не подумав заняться другим,

мы положим на стол канцелярские счёты

и ударим по струнам тугим.

Comme à la veille d’un inventaire annuel, sans penser à rien d’autre,
mettons sur la table le boulier
et frappons ses cordes bien tendues.


И разлукой, и кровью, и хлебом мякинным,

и победой помянем войну :

пять печальных костяшек налево откинем,

а счастливую - только одну.

Nous noterons la guerre, avec la séparation, et le sang et le pain de vannure et la victoire :
nous mettrons donc à gauche cinq osselets tristes
et seulement à droite un osselet heureux.


Всё припомним, сочтём и учтём, и, конечно

не похожи на сказку и бред,

побегут под рукой за колечком колечко

цвета радостей наших и бед.

Nous n’oublierons rien, calculerons et ferons les comptes, et bien sûr,
ni conte ni délire,
les couleurs de nos joies et de nos peines
courront sous notre main, rond après rond


Ах, потери, потери,- с кого мы их спросим ?

Потому, разобравшись во всём,

два печальных колечка налево отбросим,

три весёлых направо снесём.

Ah, les privations, les privations, à qui demanderons-nous des comptes ?
Aussi, ayant tout débrouillé,
nous mettrons à gauche deux petits ronds tristes,
et trois gais à droite.


...По Сокольникам сумерки сыплются синим,

и домишки старинные спят.

Навсегда нам с тобою, Володя Максимов,

каждый шорох за окнами свят.

Dans le parc des Sokolniki les ténèbres bleuissent,
et les petites maisons anciennes dorment.
Nous serons à jamais ensemble, Volodia Maksimov,
chaque ombre derrière les fenêtres est sacrée.


Навсегда-навсегда, меж ночами и днями,

меж высокой судьбой и жильём

мы вросли, словно сосны, своими корнями

в ту страну, на которой живём.

A jamais, à jamais, jours et nuits,
tiraillés entre la gloire et le quotidien,
nous avons grandi, comme des pins, les racines plongeant
dans ce pays où nous vivons..



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