La vision du monde de Boulat okoudjava dans son oeuvre lyrique des années 60-70




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1.4.Qu’en est-il de la chanson ?


En Russie comme dans les autres pays, la chanson populaire constitue une tradition ancienne, qui exprime l’âme d’un peuple et permet de connaître à travers elle la vie intime d’une nation, en nous en apprenant plus que de nombreuses études : vie professionnelle chantée dans les chants de laboureurs, de matelots, de lingères, de sabotiers... ou bien célébration guerrière, exploits des héros, sérénades ou chants amoureux.

En Union Soviétique, cette tradition populaire revisitée par le socialisme avait fait de la chanson une véritable poésie pour les masses, où l’on retrouve tous les ingrédients du réalisme socialiste, son rôle didactique, son romantisme révolutionnaire, avec un seul but, la construction du socialisme et d’un monde meilleur : chansons chantées pendant le service militaire , par les soldats de l’armée rouge, les paysans, les komsomols, les pionniers, les étudiants, les touristes...

Les auteurs en étaient souvent des poètes reconnus et membres de l’Union de écrivains, tels Mihail Isakovskij, Vasilij Lebedev-Kumac, Lev Ošanin.

C’est en réaction contre ces chansons idéologiques de masse que va naître, à l’occasion du dégel, une chanson indépendante, où les chanteurs vont s’exprimer en dehors de tout circuit officiel et rencontrer un immense succès, surtout parmi la jeunesse. Certains poètes, bardes du XXème siècle se joignent à ce mouvement et chantonnent leurs poèmes en s’accompagnant à la guitare aussi naturellement que d’autres déclament leurs vers. Les bandes magnétiques seront le principal moyen de diffusion de cette poésie de guitare à partir des années 60, la lecture de poèmes ou la poésie chantée faisant partie intégrante des soirées amicales de ces années-là.

Les poètes sont donc Evtušenko, Voznesenskij, Rozdestvenskij, Ahmadulina, les chanteurs Aleksandr Galic, Boulat Okoudjava, plus tard Vladimir Vysotskij, Okoudjava méritant à notre avis plus que tous les autres l’appellation de poète-chanteur.

2.L’homme social - la blessure


Dans un article de la revue Oktjabr’, daté de 1965, Jurij Andreev se penche sur ces ménestrels contemporains 1 et considère Okoudjava essentiellement comme un chanteur de romances, que la jeunesse apprécie pour cette raison-là. Par contre, il lui reproche vivement son pessimisme et trouve qu’il est rempli de contradictions :

а мы с надеждой-в будущего свет

Et nous regardons avec espoir la lumière du futur



настоящих людей так немного

Il y a si peu de gens authentiques

Pour le critique socialiste, la lumière du futur peut évoquer les lendemains qui chantent; alors que pour Okoudjava elle représente plutôt la sortie du tunnel des années noires, et enfin la vérité et l’espoir d’un monde plus authentique, à la lumière d’une réalité enfin révélée ; et le constat est amer devant la dualité du monde soviétique, la réalité officielle et la réalité de la vie de tous les jours.

2.1.Poèmes et chansons sur la guerre


Okoudjava s’est engagé à l’âge de 18 ans pour aller défendre sa patrie. Il croyait certainement à ce moment-là, dans l’enthousiasme de la jeunesse, et peut-être aussi à cause de l’éducation reçue par tous les jeunes soviétiques, au bien-fondé de son engagement. Mais il a été très marqué par la guerre, il en a vécu dans sa chair les souffrances ; et la mort est partout présente dans ses poèmes sur la guerre.

2.1.1.Contre-pied de la position officielle


Il s’efforce de remettre les choses à leur place, contrairement à l’idéologie officielle, pour laquelle

Le devoir intime du poète de temps de guerre était de chanter les exploits héroïques de notre peuple en lutte pour une juste cause.1

pour lui le poète n’est pas le chantre de l’idéologie gouvernementale, mais plus simplement un télégraphiste chargé de transmettre son message au monde, son témoignage sur les horreurs de la guerre, dans une forme aussi concise que possible :



телеграф моей души

Он несёт свой синий кант
по сраженьям грозным.
Он уже прописан там.
Там с пропиской просто.


Le télégraphe de mon âme

Il porte son liseré bleu
dans des batailles terribles.
Il est déjà enregistré là-bas.
Là-bas simplement enregistré.


De même l’image idéalisée du soldat ne résiste pas à l’expérience vécue ; dans le poème Premier jour en première ligne, le soldat se rend compte qu’il ne correspond pas à ce cliché, celui du soldat courageux et héroïque qui ne craint pas la mort : il est jeune, cela n’a aucun sens pour lui de mourir, il se révolte contre cette mort stupide dans un rêve qui ne trompe personne :

первый день на передовой

Волнения не выдавая,
оглядываюсь, не расспрашиваю.
Так вот она-передовая !
В ней ничего не страшного.


Premier jour en première ligne

Ne trahissant pas mon émoi,
je regarde alentour, ne pose pas de questions.
Ainsi la voilà - la première ligne !
Elle n’a rien de terrible.


Mais plus loin

Жить хочется !
Жить хочется !
Когда же это кончится ?


Je veux vivre !
Je veux vivre !
Quand donc tout cela finira-t-il ?


Мне немного лет...
гибнуть толку нет...
я ночных дозоров не выстоял...
я ещё ни разу не выстрелил...


Je suis jeune...
cela n’a pas de sens de mourir...
je n’ai pas fait de patrouilles nocturnes...
je n’ai pas encore tiré une seule fois...


1959

Il la refuse également dans le poème N’ordonne pas, mon adjudant..., où le soldat accepte de faire tout ce qu’on attend de lui, d’être stoïque, d’avoir le sourire figé du héros, de se jeter dans le feu avec fougue : même si tout cela sonne faux. De même cela lui est égal que l’on fasse ce que l’on veut de son cadavre, que l’on dise qu’il a été heureux de mourir pour sa patrie - mais les derniers instants avant le combat lui appartiennent, ni le Staršina (l’adjudant), ni la guerre ne peuvent les lui voler et les derniers mots éclatent de franchise et de sincérité :



N’ordonne pas, mon adjudant

Не вели, старшина, чтоб была тишина.
Старшине не всё подчиняется.
эту грустную песню придумала война...
Через час штыковой начинается.


N’ordonne pas, mon adjudant, qu’il y ait le silence.
Tout ne se soumet pas à un adjudant.
Cette triste chanson, la guerre l’a inventée...
Dans une heure commence le combat à la baïonnette.


Земля моя, жизнь моя, свет мой в окне..
На горе врагу улыбнусь я в огне,
я буду улыбаться, чёрт меня возьми,
в самом пекле рукопашной возни.


Ma terre, ma vie, ma lumière à la fenêtre...
Dans le malheur je sourirai à l’ennemi au feu,
je continuerai de sourire, le diable m’emporte,
dans la fournaise du combat corps à corps.


Пусть хоть жизнь свою укорачивая,
я пойду напрямик
в пулеметное покалачивание,
в предсмертннй крик.
А если, на шаг всего опередив,
достанет меня пуля какая-нибудь,
сложите мои кулаки на груди
и улыбку мою положите на грудь.
Чтобы видели враги мои и знали бы впредь,
как счастлив я за землю мою умереть !


Et même si je dois abréger ma vie,
que j’aille tout droit
dans le tac-tac des mitrailleuses
dans les cris d’agonie.
Et si, me précédant d’un pas,
m’atteint une quelconque balle,
croisez mes poings sur ma poitrine,
et rajoutez-y mon sourire.
Pour que mes ennemis voient et sachent bien,
combien je suis heureux de mourir pour ma patrie !


...А пока в атаку не сигналила медь,
не мешай, товарищ, песню допеть.
Пусть хоть что судьбой напророчится :
хоть славная смерть, хоть геройская смерть -
умирать всё равно, брат, не хочется.


...Mais tant que le clairon n’a pas sonné l’attaque,
ne m’empêche pas, camarade, de chanter jusqu’au bout ma chanson.
Et même si c’est le destin :
mourir d’une mort glorieuse, d’une mort héroïque,
ça m’est égal, mon frère, je n’en ai pas la moindre envie.


1959

2.1.2.Tristesse, psychologie du soldat, vie heureuse d’avant, ce qu’il a perdu


La guerre a fondu sur lui brusquement, sa vie soudain a été orchestrée par le bruit des bottes et des tambours ; le malheur s’est abattu sur les hommes, et la guerre désormais ne lui laissera plus de répit (а по пятам война грохочет вслед). Le soldat ne sait plus à quoi se raccrocher, beaucoup de choses sont détruites dans sa vie (а в нашем доме пахнет воровством). La guerre est devenue sa seule maîtresse, il se sent rejeté de son foyer, le désespoir apparaît dans cette chanson au rythme rapide et sourd :

О войне

Вы слышите, грохочут сапоги,


и птицы ошалелые летят,
и женщины глядят из-под руки...
Вы поняли, куда они глядят...

Chanson des bottes de soldat

Vous entendez: les bottes font leur bruit,


et les oiseaux s'envolent, affolés,
et les femmes, la main en visière, regardent...
Ce qu'elles voient, vous l'avez compris ?

вы слишите, грохочет барабан ?
Солдат, прощайся с ней, прощайся с ней !
Уходит взвод в туман, туман, туман...
А прошлое ясней, ясней, ясней.

Vous entendez : c'est le tambour qui bat ?
Soldat fais tes adieux, dis-lui adieu !
La section s'en va dans le brouillard...
Et le passé se fait plus clair, plus clair.

А где же наше мужество, солдат,
когда мы возвращаемся назад ?
Его, должно быть, женщины крадут
и, как птенца, за пазуху кладут...

Où donc est notre courage, soldat,
lorsque nous revenons à nos foyers ?
Les femmes, sans doute, le dérobent
pour le cacher, comme un poussin, sous leur corsage.

А где же наши женщины, дружок,
когда вступаем мы на свой порог ?

Они встречают нас и вводят в дом,

а в нашем доме пахнет вороством.


Mais où donc sont nos femmes, l'ami,
lorsque nous franchissons notre seuil ?
Elles nous accueillent, nous font entrer,
mais dans notre maison, ça sent le vol.

А мы рукой на прошлое : враньё !

А мы с надеждой в будущее : свет !

А по полям жиреет вороньё.

А по пятам война грохочет влед.



Et nous disons au passé : mensonge !
A l'avenir, avec espoir, lumière !
Mais dans les champs s'engraissent les corbeaux.
Et vient gronder à nos chaussures, la guerre.

И снова переулком-сапоги,

и птицы ошалелые летят,

и женщины глядят из-под руки,

в затылки наши круглые глядят...



Et de nouveau les bottes font leur bruit
et les oiseaux s'envolent, affolés,
Les femmes, main en visière, regardent,
elles regardent nos nuques s'éloigner.

Chanson - Le Chant du monde

Le fantassin se retrouve tout seul (Chanson de la piétaille), il lui est interdit de participer au renouveau de la nature, puisqu’il est obligé de partir alors que le printemps renaît. La nature, témoin de ce départ, compatit au destin du soldat (белые вербы, как белые сёстры les saules blancs, comme de blanches soeurs). Le contraste entre la nature épanouie et l’homme résigné qui doit partir, peut-être vers la mort, certainement vers des moments difficiles, accentue l’impression de tristesse et de gâchis, il est un éternel errant, il ne faudra pas trop s’étonner s’il se montre parfois déraisonnable :



Песенка о пехоте

Простите пехоте,

что так неразумна бывает она :

всегда мы уходим,

когда над землёю бушует весна.

И шагом неверным

по лестничке шаткой - спасения нет.

Лишь белые вербы,

как белые сёстры, глядят тебе вслед.


Chanson de la pietaille

Pardonnez à la piétaille


D'être parfois si déraisonnable.
Toujours nous partons
Quand sur la terre explose le printemps.
D'un pas mal assuré
Sur l'escalier branlant. Et point de recours.
Et seul les saules blancs
Comme de blanches soeurs nous regardent partir.

Не верьте погоде,

когда затяжные дожди она льёт.

Не верьте пехоте,

когда она бравые песни поёт.

Не верьте, не верьте,

когда по садам закричат соловьи.

У жизни со смертью

ещё не окончены счёты свои.



Ne croyez pas au temps,
Quand il fait tomber la pluie interminablement.
Ne croyez pas aux fantassins,
Quand ils chantent des chants allègres.
N'y croyez pas, n'y croyez pas
Quand les rossignols dans les jardins font leur vacarme...
La vie avec la mort
N'a pas réglé tous ses comptes encore.

Нас время учило :

живи по привальному, дверь отворя.

Товарищ мужчина,

а всё же заманчива доля твоя :

всегда ты в походе,

и только одно отрывает от сна -

зачем мы уходим,

когда над землёю бушует весна ?



Le temps nous l'a appris:
Vis comme au bivouac, laisse ouverte la porte !
Camarade homme,
Il est pourtant attirant ton métier:
Toujours en campagne;
Et seule une chose nous ôte le sommeil !
Pourquoi donc partir
Quand sur la terre exulte le printemps?

Chanson - Le Chant du monde

La guerre ne laisse rien intact, elle s’attaque à l’amitié et à l’amour. Elle a ravi sans pitié Len’ka Korolev, surnommé le roi, le roi de l’amitié sincère et désintéressée.  Ah guerre, qu’as-tu donc fait, lâche !   est l’un des poèmes les plus violents d’Okoudjava sur la guerre.

Il lui en veut à cette guerre lâche, car c’est bien elle qui est lâche et non ceux qui la font, il ne lui pardonne pas son infamie, elle qui a séparé les garçons et les filles, qui a gâché leurs rêves d’amour et de bonheur, qui les a fait vieillir prématurément. Quoi de plus injuste en effet que de voler à ces enfants leur jeunesse ? Les robes de mariées sont devenues inutiles, leur blancheur est remplacée par la fumée des champs de bataille, des bombardements, par la concupiscence des soldats ennemis.

Okoudjava aime ces enfants, ces мальчики et ces девочки, son désespoir est grand de les voir embarqués dans cette sale aventure qu’est la guerre, il veut les voir revenir vivants, les persuader que tout n’est pas fini pour eux. Leur départ a laissé un grand vide et une grande tristesse ; tout le poème est orchestré au rythme de la guerre, personnification du mal et Okoudjava lui rend bien sa méchanceté :



Ах, война, что ты сделала, подлая !

Стали тихими наши дворы.

Наши мальччики головы подняли,

повзрослели они до поры.

На дороге едва помаячили

и ушли - за солдатом солдат...

До свидания, мальчики !

Мальчики,

постарайтесь вернуться назад !

Нет, не прячьтесь вы, будьте высокими,

не жалейте ни пуль, ни гранат,

и себя не щадите, и всё-таки

постарайтесь вернуться назад !

Ах, война, что ж ты, подлая, сделала !

Вместо свадеб - разлуки и дым.

Наши девочки платьица белые

раздарили сестрёнкам своим.

Сапоги...Ну куда от них денешься !

Да зелёные крылья погон !...

Вы наплюйте на сплетников, девочки,

мы сведём с ними счёты потом !

Пусть болтают, что верить вам не во что,

что идёте войной наугад...

До свидания, девочки !

Девочки,

постарайтесь вернуться назад !

Ah, guerre, qu’as-tu donc fait, lâche !
Nos cours sont devenues calmes.
Nos garçons ont redressé la tête,
ils ont mûri plus tôt.
On distinguait à peine leurs silhouettes sur la route,
ils sont partis - un soldat derrière l’autre...
Au revoir, les garçons !
Les garçons,
essayez de revenir vivants !
Non, ne vous cachez pas, soyez grands,
n’épargnez ni les balles, ni les grenades,
ne vous ménagez pas, mais quand même
essayez de revenir vivants !
Ah, guerre, qu’as-tu donc fait, lâche !
A la place des noces - des séparations et de la fumée.
Nos filles ont fait cadeau de leurs robes.
blanches à leurs petites soeurs
Les bottes...Comment ne pas les voir !
Et les ailes vertes des épaulettes...
Vous vous ficherez des cancans, les filles,
nous leur réglerons leurs comptes ensuite !
Qu’ils affirment que vous ne croyez en rien,
que vous allez à la guerre comme ça...
Au revoir, les filles !
Les filles,
essayez de revenir vivantes !


1958

2.1.3.Préparation de la guerre - apparence et réalité


Pourtant le premier aspect de la guerre était un aspect de fête (La parade militaire) : le défilé brillant des armes, la fière allure des hommes dans leurs beaux uniformes, la musique des clairons, tout cela donnait une impression de beauté, de force et d’unité.

La foule admire la parade, l’épouse et la fille sont heureuses et fières d’avoir un mari ou un père parmi les valeureux guerriers. Mais cet artifice ne trompe pas l’amour intuitif d’une mère А только мать уходит прочь qui sent que la tragédie est inéluctable. Ce poème satirique, bâti sur le rythme du défilé, sur la musique finalement tragique du clairon, annonce les souffrances futures et la mort :



Военный парад

Вот трубы медные гремят,

кружится праздничный парад,

за рядом ряд, за рядом ряд

идут в строю солдаты.

Не в силах радость превозмочь,

поёт жена, гордится дочь,

и только мать уходит прочь...

"Куда же ты, куда ты ?..."

La parade militaire

Voici que les clairons retentissent,
que se déploie la revue de fête,
rang après rang, rang après rang
les soldats avancent en formation.
Incapables de contenir leur joie,
l’épouse chante, la fille est fière,
seule la mère passe son chemin...
« Où vas-tu donc, où vas-tu ?... »


Ведь боль и смерть и пушек гром -

всё это будет лишь потом.

Чего ж печалиться о том,

а может, обойдётся ?

Ведь нынче музыка тебе,

труба играет на трубе,

мундштук трясётся на губе,

трясётся он, трясётся.

C’est que la douleur et la mort et le fracas des canons -
tout cela , ce n’est que pour plus tard.
Pourquoi s’en affliger par avance,
et peut-être ils s’en tireront ?
Mais pour l’instant, cette musique de fête est pour toi,
le clairon souffle dans son instrument,
l’embouchure tremble sur sa lèvre,
elle tremble, elle tremble.


Le poète nous montre ce qu’est réellement la guerre, malgré ce que toute propagande, socialiste ou autre, voudrait nous faire croire. Dans le poème court et concis Ne crois pas à la guerre, gamin, Okoudjava met en garde le jeune garçon qui part à la guerre, peut-être lui-même, car ses hardis chevaux, c’est-à-dire l’enthousiasme, la foi, l’idéalisme de la jeunesse ne pourront rien pour lui, la guerre ne contient pas les valeurs auxquelles on lui avait dit de croire :
L’héroïsme, le patriotisme, l’épanouissement, se battre pour un idéal, tout cela est faux. La guerre est triste, elle n’est que destruction, désolation, anéantissement. Elle fait mal, elle blesse comme des bottes, symbole même de la vie en campagne, des marches harassantes. L’amertume, la déception, la tristesse seront le seul lot du gamin, comme il a été celui du poète, qui s’élève contre l’embrigadement de la jeunesse.

Не верь войне, мальчишка,

не верь, она грустна,

она грустна, мальчишка,

как сапоги тесна.

Ne crois pas à la guerre, gamin,
ne crois pas en elle, elle est triste,
elle est triste, gamin,
elle blesse comme des bottes.



Твои лихие кони

не смогут ничего,

ты весь, как на ладони,

все пули - в одного.

Tes hardis chevaux
n’y pourront rien du tout,
tu es comme une cible, bien visible,
et toutes les balles sont pour toi.

2.1.4.Les conditions de vie du soldat


Les conditions de vie du soldat étaient très pénibles, et le côté idéologique de la guerre s’efface derrière les souffrances endurées. Dans le poème Cent fois le couchant a rougi, l’aube a bleui apparaît cette misère physique et morale du soldat, dont la vie est réduite à une vie physiologique, comme celle d’une bête. Les préoccupations majeures sont la faim et la soif ; le soldat n’est plus qu’un corps qui souffre dans une capote déchirée, il lui semble que la guerre dure depuis une éternité et ne finira jamais, qu’il n’a jamais connu d’autre vie.

Le sable de Mozdok, ville où se sont déroulés de violents combats pendant la guerre, où il n’y avait que du sable et peu d’eau, évoque on ne peut mieux cet enlisement du soldat, contre lequel il a encore la force de se révolter :



Сто раз я клял тебя,
песок моздокский


Cent fois je t’ai maudit,
sable de Mozdok


mais il sent monter en lui cette folie qui lui fait prendre les planches de l’abri pour de véritables biscuits

И ну жевать

и крошек не собрать

Et de mâcher, mâcher
sans ramasser les miettes


La simplicité, la sécheresse même du style et l’économie de mots rendent cette atmosphère de misère physique et morale du soldat ; la faim devient le problème principal, la guerre elle-même passe au second plan

А пули ?
Пули были.. били Часто.
Да что о них рассказывать, -
война.


Mais les balles ?
Il y en avait...Elles frappaient souvent.
Mais pourquoi parler d’elles, -
c’était la guerre.


1959

C’est aussi de la faim dont nous parle Okoudjava dans le poème Une carotte d’un potager abandonné, où la faim physique se mêle à la faim d’amour dont le soldat est frustré depuis si longtemps



И тогда, откуда неизвестно,
может, голод мой тому виной,
словно одинокая невеста
выросла она передо мной


Et alors, sortie on ne sait d’où,
peut-être ma faim en est la seule cause,
comme une fiancée solitaire
elle est sortie de terre devant moi.


Comment fuir le doux mirage, oublier cette chaleur désirée depuis longtemps

Спим мы или бредим ?
Спим иль бредим ?


Dormons-nous ou délirons-nous ?
Dormons-nous ou délirons-nous ?


L’imagination exacerbée du soldat lui propose alors un rêve plein de grâce et de beauté, véritable cérémonie où la minutie des détails nous montre qu’il a dû penser bien des fois à ces aliments , pourtant si ordinaires en temps de paix

...Кровь густая капает из свёклы,
лук срывает бренный свой наряд,
десять пальцев, словно десять свёкров,
над одной морковинкой стоят...


...Le sang épais dégoutte d’une betterave,
l’oignon ôte son costume délicat,
dix doigts, comme dix beaux-pères,
devant une seule petite carotte.


De là le poète s’élève à un amour plus général, et c’est d’un ton lyrique qu’il nous crie que l’amour aurait pu éviter la catastrophe.

2.1.5.Vie civile pendant la guerre


Mais la faim n’est pas uniquement le principal souci des soldats. Les civils aussi ont beaucoup souffert, surtout en Union Soviétique. Dans le poème La vobla, la guerre, soeur de la mort, se dresse au-dessus d’une nombreuse famille attablée ; le père est absent, fantassin qui souffre certainement quelque part au front. La vobla, petit poisson courant que l’on conserve en le salant, devient une richesse inestimable pour les six estomacs affamés

И каждый из нас глядел в оба,
как по синей клеенке стола
случайная одинокая вобла
к земле обетованной плыла...


Et chacun de nous ouvrait l’oeil,
surveillant la toile cirée bleue de la table,
où une fortuite et solitaire vobla
nageait vers la terre promise...


Les enfants suivent avec recueillement les opérations du sacrifice qu’accomplit la mère avec respect, tendresse et délicatesse :

и летели из-под руки
навстречу нашему голоду
чешуи пахучие медяки


et volèrent sous ses mains
à la rencontre de notre faim
des écailles d’or parfumées.


1959

Tout le bien-être d’un passé heureux est évoqué dans ce dernier vers plein de lumière et de parfum, et rend encore plus évident le dénuement causé par la guerre.


2.1.6.Jugement sévère d’Okoudjava - humour et ironie


Okoudjava juge donc sévèrement la lâcheté de la guerre et de ceux qui la font faire aux autres. Il en dénonce tous les mensonges, et nous la présente sans fard, mais non sans humour, dans une fable racontant les aventures d’un roi qui part en guerre Un roi se préparait à partir en guerre....

Il nous dévoile avec force de détails amusants la mentalité des chefs qui ne manquent de rien au front, contrairement aux simples soldats (biscuits, manteau, cigarettes du roi) ; il dénonce aussi leur hypocrisie, puisqu’il ne faut surtout pas passer pour un pacifiste, mais faire à tout prix preuve d’héroïsme. Le but des guerres est toujours de s’approprier quelque chose que l’on n’a pas, en l’occurrence des pains d’épice, et non une libération des peuples si souvent invoquée.


Il dénonce également l’atmosphère corrompue (5 soldats gais nommés arbitrairement intendants), le cynisme, la débauche des chefs et leur vénalité (le caporal qui séduit une prisonnière et vole un sac de pains d’épice), l’intoxication par la presse et l’oubli des souffrances endurées par ceux qui n’étaient pas enchantés d’aller se battre ; finalement le peuple est encore et toujours trompé

В поход на чужую страну собирался король.
Ему королева мешок сухарей насушила

и старую мантию так аккуратно зашила,


дала "беломора" три пачки и в тряпочке соль.

Un roi se préparait à partir en campagne contre un pays étranger.
La reine lui avait fait sécher un sac de biscuits
et lui avait bien soigneusement réparé un vieux manteau,
lui avait donné trois paquets de « bélomor » et dans un bout de chiffon du sel.

И руки свои королю положила на грудь,

сказала ему, обласкав его взором лучистым :

"Получше их бей, а не то прослывёшь пацифистом,
и пряников сладких отнять у врага не забудь".


Et elle mit ses mains sur la poitrine du roi, lui dit, l’ayant charmé d’un regard lumineux :
« Bats-les pour le mieux, sinon tu passeras pour un pacifiste,
et n’oublie pas de prendre à l’ennemi des pains d’épice sucrés ».

И видит король - его войско стоит средь двора.

Пять грустных солдат, пять весёлых солдат и ефрейтор.

Сказал им король : "Не страшны нам ни пресса, ни ветер.

Врага мы побьём и с победой придём и ура !"



Et le roi examine son armée qui se tient au milieu de la cour.
Cinq soldats tristes, cinq soldats gais et un caporal.
Le roi leur dit : « Ni la presse, ni le vent ne nous sont contraires.
Nous battrons l’ennemi et nous reviendrons avec la victoire, et hourra ! »

Но вот отгремело победных речей торжество.
В походе король свою армию переиначил :

весёлых солдат интендантами сразу назначил,

а грустных оставил в солдатах - "Авось ничего".


Mais voici que le triomphe des discours victorieux s’apaisa.
En campagne le roi modifia son armée :
il nomma tout d’un coup les soldats gais intendants
et laissa les tristes simples soldats - « c’était aussi bien ainsi ».

Представьте себе, наступили победные дни.

Пять грустных солдат не вернулись из схватки военной.

Ефрейтор, морально нестойкий, женился на пленной,
но пряников целый мешок захватили они.


Figurez-vous que les jours glorieux arrivèrent.
Les cinq soldats tristes ne revinrent pas du combat guerrier.
Le caporal, instable moralement, se maria avec une prisonnière,
mais ils s’emparèrent d’un plein sac de pains d’épice.

Играйте, оркестры, звучите и песни и смех.

Минутной печали не стоит, друзья предаваться.

Ведь грустным солдатам нет смысла в живых оставать

и пряников, кстати, никак не хватило б на всех.



Jouez, orchestres, retentissez, chansons et rires.
Ce n’est pas la peine, les amis de s’abandonner à une minute de tristesse.
Cela n’avait pas de sens que les soldats tristes restent vivants,
et des pains d’épice, de toute façon, il n’y en aurait pas eu pour tout le monde.

Chanson - Le Chant du monde

Mais la chanson la plus antimilitariste d’Okoudjava est certainement la chanson du soldat américain. On raconte, sans doute à juste titre, que ce sont les autorités, effrayées du caractère universel de cette chanson, qui auraient imposé à Okoudjava ce qualificatif que ne justifie en rien le poème.

Sous un ton léger, l’armée nous apparaît comme une école d’irresponsabilité et d’inconscience, où l’on transforme les êtres humains en machines à tuer. Le soldat est un enfant irresponsable qui joue avec sa mitraillette. Il ne se sent pas du tout coupable, et c’est bien ce que lui reproche Okoudjava, puisqu’il est couvert par les autorités, par la patrie ; tout lui est permis, on ne lui demande qu’une chose, obéir :

Возьму шинель и вещмешок и каску,

в защитную окрашенные краску,

ударю шаг по улочкам горбатым, -

как просто стать солдатом, солдатом !...



Je prendrai ma capote, mon havresac et mon casque,
toute ma tenue camouflée,
mon pas martial retentira dans les ruelles, -
comme c’est simple de devenir soldat, soldat !

Забуду все домашние заботы,

не нужно ни зарплаты, ни работы.

Иду себе, играю автоматом, -

как просто быть солдатом, солдатом!



Les soucis domestiques, oubliés,
pas besoin de travail, pas besoin de salaire.
Je vais mon chemin, jouant avec ma mitraillette, -
comme c’est simple d’être un soldat, soldat !

А если что не так - не наше дело.

Как говорится, - "Родина велела!"

Как славно быть ни в чём не виноватым,

совсем простым солдатом, солдатом !



Et si quelque chose ne va pas, ce n’est pas notre affaire.
Comme on le dit, - « la Patrie l’ordonne ! »
Comme c’est bien de n’être coupable de rien,
comme un simple, tout simple soldat !

Michel Duc Goninaz 1969

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