Le nu masculin dans les arts plastiques russes




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Nudité et politique

Indépendamment de son niveau esthétique et du contexte, la nudité en général et masculine en particulier lance objectivement un défi à la culture orthodoxe traditionnelle. Si les jeunes sont habitués à ces images, elles suscitent la colère des générations plus anciennes, attisée de toutes les manières par les fondamentalistes et les adversaires des réformes démocratiques. Un sondage mené en 1991 par le Centre russe d’étude de l’opinion publique (VCIOM) a montré que « 40 % des personnes interrogées condamnaient sans équivoque l’exhibition d’un corps nu sur les écrans de cinéma et de télévision », mais chez les personnes de plus de 60 ans, 60 % partageaient cet avis, contre 12-15 % chez les personnes de moins de 30 ans.

Suivant les mauvais modèles américains, les législateurs et les journalistes russes amalgament constamment « violence », « nudité » et « érotisme » en les considérant comme aussi indésirables et dangereux les uns que les autres. De plus, l’« érotisme » est constamment assimilé à une « production à caractère sexuel ». Tout corps nu ou à moitié nu a à leurs yeux une connotation sexuelle, et le corps masculin obligatoirement homosexuel (ils semblent curieusement oublier que la nudité masculine peut également intéresser les femmes, ce qui fait involontairement réfléchir à leurs propres tendances sexuelles) et pornographique.

Ces arguments sont largement utilisés à l’encontre de l’éducation sexuelle. Lors d’un débat télévisé, la principale accusation, ou presque, contre l’Association russe de planification familiale (RAPS) porta sur la publication par le RAPS d’une brochure de vulgarisation dans laquelle était représenté un pénis. Les dirigeants du RAPS se défendirent en arguant exclusivement que la brochure était destinée non pas à des élèves du primaire, comme le prétendaient les fondamentalistes, mais à des parents et à des adolescents. Finalement une mise au point fut faite par un jeune étudiant : « Mais ces braves dames qui font tant de bruit n’ont jamais vu de zizi vivant ou quoi ? Les élèves de cours préparatoire, eux, en ont déjà vu, et ce dessin ne les étonnera pas du tout ».

Comme principal argument, les détracteurs de la représentation de la nudité masculine affirment qu’elle est étrangère à la tradition russe et qu’elle a une origine « occidentale ». Si ridicule que ce soit, les préjugés de ce type ont cours même parmi les nudistes. En Occident au cours des dernières décennies, le « naturisme » s’est surtout développé dans la mouvance de l’idéologie libérale de gauche. À l’inverse, la « Société de la culture du corps libre » (OKST), enregistrée officiellement en 1992 est de tendance conservatrice et nationaliste. Son principal idéologue, M. M. Rusinov, démontre que lui et ses partisans ne sont absolument pas des nudistes (« nudisme » est un mot étranger et c’est un courant qui nous est étranger), mais que pour eux, ce qui importe, c’est l’union avec la nature, le « retour vers d’anciennes valeurs et vers la spiritualité qui prévalait à l’époque où la Russie était encore païenne »27. Rusinov prône l’hostilité à l’encontre de Moscou et de l’Occident « dénués de toute spiritualité » (ce qui ne l’a pas empêché de publier son propre ouvrage en anglais). D’ailleurs, les membres de base de l’OKST sont sceptiques à l’égard de toute idéologie, pour eux ce qui est important, c’est de se rassembler, de se sentir à l’aise, de se débarrasser de ses complexes sexuels. Est-ce qu’à leur tour, les « naturistes » moscovites accusent les Pétersbourgeois d’hérésie pro-occidentale ? Je l’ignore. Mais de source journalistique, leur plage dans le bois Serebrjanyj, qui existe légalement depuis 1991, rassemble en été jusqu’à trois mille touristes, nudistes ou non, dont quatre sur cinq sont des hommes.

Certains projets de loi actuellement à l’étude à la Douma considèrent la représentation des organes génitaux comme pornographique même en dehors de tout contexte sexuel. En 1998, la journaliste populaire Marija Arbatova intitula un de ses articles sur un projet de loi similaire : « La Douma a interdit les signes sexuels primaires » considérés comme dénués de « valeur culturelle et scientifique ». Elle conclut son article par une citation du film de Milos Forman Larry Flint : « Rudy, tu es croyant ? Donc tu crois que Dieu a créé l’homme et la femme ? Donc, c’est toujours le même Dieu qui a créé leurs organes génitaux ? Comment oses-tu mépriser une créature divine ? »28



Mais les législateurs ne sont pas attentifs à la critique. Si les annexes au Code pénal qu’ils proposent sont adoptées, il faudra interdire l’enseignement de l’anatomie et de la physiologie dans les écoles, il faudra retirer des musées les œuvres d’Aleksandr Ivanov et de Petrov-Vodkin, il faudra retirer l’Apollon nu du fronton du Bol’šoj et il faudra retirer de la circulation le billet de banque de cent roubles où le dieu grec est représenté. Ces jeux politico-sexuels n’ont sans doute rien à voir ni avec l’esthétique, ni avec l’art plastique, mais ils caractérisent le climat psychologique dans lequel se développe la culture artistique russe contemporaine…
Traduit du russe par Véronique Patte

1 J. Berger, Ways of Seeing, Based on the BBC television series, Londres, BBC and Pelican, 1972, p. 47.

2 I. M. Byhovskaja, Homo somaticus : aksiologija čelovečeskogo tela, M., URSS, 2000.

3 B. Luk’janov, « Zametki o nagote v iskusstve », Hudožnik, 1995, n° 1, p. 6-13.

4 I. S. Kon, Seksual’naja kul’tura v Rossii. Klubnička na berezke, M., O.G.I., 1997.

5 T. A. Agapkina, M. M. Valencova, « Golyj », Slavjanskie drevnosti : Ètnolingvističeskij slovar’, N. I. Tolstoj (dir.), M., Meždu-narodnye otnošenija, 1995, t. 1 : A-G, p. 517-518.

e T. A. Agapkina, A. L. Toporkov « Ritual’noe obnaženie v narodnoj kul’ture slavjan », Mifologija i povsednevnost’ : gendernyj podhod v antropologičeskih disciplinah, SPb., Aleteja, 2001, p. 11-25.

6 G. I. Kabakova, Antropologija ženskogo tela v slavjanskoj tradicii, M., Ladomir, 2001, pp. 228, 142.

7 « A vse grehi zlye, smertnye… » Ljubov’, èrotika i seksual’naja ètika v doindustrial’noj Rossii, N. L. Puškarëva (dir.), M., Ladomir, 1999, pp. 48, 64.

e Casanova. Istorija moej žizni, M., Moskovskij rabočij, 1990, p. 563.

8 K. K. Loginov, « Èlementy "porno" v narodnoj kul’ture russkih Karelii, Èros i pornografija v russkoj kul’ture, M. Lewitt, A. Toporkov (dir.), M., Ladomir, 1999, p.173-174.

9 I. A. Kuznecova, Krasota čeloveka v iskusstve, M., Iskusstvo, 1980, p. 14.

e A. Flegon, Eroticism in Russian Art, Londres, Flegon Press, 1976.

10 Saint Augustin, La Cité de Dieu, Livre XIV, ch. 26.

er Cit. d’après P. Nellas, « Kožanye rizy », Čelovek, 2000, n° 6, p. 85.

11 Cf. Iisus Hristos v hristianskom iskusstve i kul’ture XIV-XX vv., SPb., Russkij Muzej, 2000.

12 O. A. Carlisle, R. Davies, Les destins de Leonid Andreev. Photographies d’un écrivain russe 1871-1919, P., Adam Biro, 1989, photo 68.

13 O. Koenig, Nacktheit. Soziale Normierung und Moral, Opladen, West-deutscher Verlag, 1990.

e Cf. N. Evreinov, Nagota na scene, SPb., 1911. Cf. plus en détail I. Utehin, « Teatral’nost’ kak instinkt : semiotika povedenija v trudah N. N. Evreinova », Real’nost’ i sub’’ekt, 1998, t. 2, n° 1, p. 80-90.

e A. Koritz, Gendering Bodies : Performing Art, Dance and Literature in Early Twentieth-Century British Culture, Ann-Arbor, Michigan University press, 1995, p. 165.

14 V. Krasovskaja, Russkij baletnyj teatr načala XX veka, L., Iskusstvo, 1971, p. 402-405

15 P. Ostwald, Vaclav Nijinski. A leap into Madness, New York, A Lyle Stuart Book, 1991.

16 V. Garcia-Marquez, Massine. A Biography, New York, Knopf, 1995, p. 39.

17 V. Krasovskaja, op. cit., p. 419.

18 K. Petrov-Vodkin, Prostranstvo Evklida, SPb., Azbuka, 2000, p. 606.

19 E. Kasinec, R. H. Davis, « A note on Konstantin Somov’s erotic book illustration », Èros i pornografija v russkoj kul’ture, op. cit., p. 338-395.

e A. Demskaja, N. Semenova, U Ščukina, na Znamenke…, M., 1993, p. 100. Des auteurs citent : B. W. Kean All the empty palaces, Londres, Barrie & Jenkins, 1983, p. 216.

20 M. Zolotonosov, Gliptokratos : Issledovanie nemogo diskursa, SPb., INONPRESS, 1999, p. 133.

21 L. Atwood, « Sex and the Cinema », I. Kon, J. Riordan (eds.), Sex and Russian Society, Londres, Pluto Press, 1993, p. 64.

22 T. P. Novikov, Novyj russkij klassicizm, SPb., Palace editions, 1998, pp. 128, 130, 171.

23 Cf. le site http://www.olegandviktor.com.

24 Mužčiny v moej žizni, SPb., Gosudarstvennyj istoričeskij muzej, 2000.

25 A. Al’čuk, « Obrazy, kotorye nam navjazyvajut », Gendernij analiz reklamy, ICNŽF, 2000.

26 Voir : www.htlm/guelman/antoshina/museum.htlm

27 L. Ipatova, « Naturisty (nudisty) v Sankt-Peterburge », Molodežnye dviženija i subkul’tury Sankt-Peterburga, V. V. Kostjušev, SPb., NORMA, 1999, p. 196.

28 Obščaja gazeta, 1998, n° 4, p. »13.

Cahiers slaves, n° 9, UFR d’Études slaves, Université de Paris-Sorbonne, 2007, p. 263-291.
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