De l’idée d’histoire naturelle à celle d’évolution : quelques contributions philosophiques majeures




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De l’idée d’histoire naturelle à celle d’évolution : quelques contributions philosophiques majeures
Gilles Barroux

Enseignant de philosophie (Lycée Flora Tristan, Noisy Le Grand, 93160))

Chercheur associé au laboratoire EA 373 « Histoire de la philosophie ; histoire et philosophie des sciences », École doctorale 139 « Connaissance, Langage, Modélisation » de l’Université Paris X-Nanterre (Paris-Ouest Nanterre-La Défense)
L’évolution : une notion hétérogène
Parler d’évolution dans les sciences du vivant et, plus généralement, en philosophie, ce n’est pas nécessairement commencer une telle évocation avec la pensée de Charles Darwin. En effet, Darwin n’emploie pas une seule fois le mot "évolution" dans la première édition de l’origine des espèces. Ce n’est que dans la sixième édition de ce livre, en1872, qu’il utilise le mot, dans la conclusion de l’ouvrage et avec la signification que le public lui avait donnée depuis bien longtemps : celle d’une théorie transformiste des espèces : « J’ai causé autrefois avec beaucoup de naturalistes sur l’évolution, sans rencontrer jamais le moindre témoignage sympathique.Il est probable pourtant que quelques-uns croyaient alors à l’évolution, où ils s’exprimaient d’une manière tellement ambiguë, qu’il n’était pas facile de comprendre leur opinion. Aujourd’hui, tout a changé et presque tous les naturalistes admettent le grand principe d’évolution »1. Une appellation plus fidèle de cette théorie aux yeux des biologiste et des théoriciens du darwinis est celle de « théorie de la descendance avec modification », mais, il convient de noter et de rappeler qu’aucun terme à lui seul, aucune formule (« descendance, sélection naturelle »…) ne peut exprimer de manière synthétique et absolument non dénuée d’ambiguïté les enjeux et les grandes dimensions du travail de Darwin.

Il existe une histoire de l’idée d’évolution, avant la désignation biologique devenue majeure à partir de Darwin et, en partie avec son concours – notion, concept, cela reste à préciser… L’hétérogénéité même de l’idée d’évolution occasionne plusieurs questionnements : l’évolution consiste-t-elle en une transformation, en une série de modifications, relève-t-elle d’un mouvement continu, sans rupture dans la chaîne qu’elle exprime, discontinu avec au contraire des ruptures ? À partir de quels critères, de quelles représentations du vivant commence-t-on à parler d’évolution ? Autant de questions que ne manque pas de soulever toute référence à l’idée d’évolution… Autant de tentations, également, de repérer, par exemple, des discours pré-évolutionnistes chez beaucoup de philosophes et de naturalistes. Illustrons une telle tenation, avec l’exemple d’une citation de Diderot, célèbre, qui incite à risquer d’improbables interprétations : «  Quand on considère le règne animal, et qu'on s'aperçoit que, parmi les quadrupèdes, il n'y en a pas un qui n'ait les fonctions et les parties, surtout intérieures, entièrement semblables à un autre quadrupède, ne croirait-on pas volontiers qu'il n'y a jamais eu qu'un premier animal prototype de tous les animaux, dont la nature n'a fait qu'allonger, raccourcir, transformer, multiplier, oblitérer certains organes ? »2. Commencer par un extrait de ce texte de Diderot, alors qu’il s’agit d’évoquer de manière centrale l’idée d’évolution, permet d’évoquer une tentation doublée d’une précaution : tentation de voir dans ce propos (ou quelques autres ailleurs) de Diderot l’intuition d’une pensée de l’évolution ou, en tout cas, de la transformation des êtres, idée d’une chaîne des êtres vivants mobile et évolutive faisant de Diderot, par exemple, un précurseur de Lamarck. C’est en quelque sorte le désir de « modernité »  qui peut conduire à lire avec les yeux d’une autre époque ce qui se dit véritablement. Ici, point d’ébauche lamarckienne, encore moins darwinienne, mais une référence aux philosophies d’Épicure et de Lucrèce, dont une citation de ce dernier sert d’exergue au livre de Diderot : il s’agit plutôt, dans le présent contexte, de rendre une place de choix à l’épicurisme pour lire le grand livre de la nature en quelque sorte…

Cette évocation nous donne une première leçon, un premier impératif, parfois difficile à respecter à la lettre : éviter le mauvais réflexe de la « précursorite », qui consiste en un impérieux désir de détecter ici et là une théorie nouvelle ou une invention, ou encore une formidable intuition qui serait restée incomprise par les contemporains du savant en question, en décalage radicale avec l’époque de l’auteur étudié. Une telle attitude, Corvisart l’appelait l’ « engouement du nouveau », et Lichtenthaeler, historien de la médecine, employait, justement, le terme de « précursorite ». Le premier, dans la préface qu’il rédige aux Aphorismes sur les fièvres de Maximilien Stoll, à la traduction duquel s’est attelé le même Corvisart, le célèbre professeur de médecine clinique de l’École de Santé de Paris3, écrit à son « ami Le Preux » (docteur régent de la Faculté de Médecine de Paris) : « car tu le sais, l’engouement du nouveau, ne permet pas toujours d’être très équitable ; et j’ai entendu blâmer Boerhaave célèbre médecin et chimiste qui enseigna à La Haye au XVIIe siècle de n’avoir pas deviné, il y a 70 ans, ce qu’on croit savoir aujourd’hui »4 ; le second, 162 ans plus tard, invente un mot qui transforme l’engouement du nouveau en véritable préjugé scientiste, la précursorite. Cette forme de "manie" intellectuelle serait dérivée des discours et des orientations positivistes qui caractérisaient bien des études qui se sont développées au XIXe siècle, travaux par ailleurs très riches en informations et en remarques diverses et variées ; « Lorsque nous ouvrons les traités modernes d’histoire de la médecine, constate Lichtenthaeler, et si nous citons cet historien de la médecine, c’est parce qu’un tel constat est valable pour toute histoire, histoire des sciences…, nous rencontrons par dizaines des formules telles que celles-ci : tel auteur a "déjà" vu telle chose, ou "pas encore"; tel auteur a été "le premier" à voir telle chose, ou le "fondateur" d’une science médicale ; telle chose a au contraire été "rejetée", "dépassée". Or, c’est toujours le présent qui sert de repère, dans tous ces cas : si tel auteur a été "le premier" à voir une chose, c’est qu’elle est importante à nos propres yeux ; si tel auteur n’a "pas encore" vu une chose, c’est que nous l’avons trouvée nous-mêmes, dans l’intervalle… ». Il apparaît donc important d’avoir en tête cette précaution quand on s’attaque à un dossier encore source de bien des interprétations et de litiges, celui de la théorie de l’évolution de Charles Darwin.

S’interroger sur l’évolution conduit à évoquer plusieurs notions agissant comme des concepts opératoires pour donner sens et détermination à ce que l’on entend par évolution.

D’abord, retenons l’idée de mouvement. Un autre intérêt de la citation de Diderot réside dans le témoignage qu’elle apporte d’une insatisfaction croissante, chez les philosophes du XVIIIe siècle, d’une conception fixiste du monde. La pensée scientifique de toute cette période est largement imprégnée des influences du rayonnement newtonien, sur la base des apports théoriques considérables de Galilée : si l’univers est en bonne partie caractérisé par le mouvement, si notre terre se meut, qu’en est-il des êtres qui l’habitent ? Jusqu’où étendre et donner forme à l’idée de mouvement, mouvement dans le temps comme mouvement dans l’espace ? Il est particulièrement intéressant de voir comment s’exprime et se développe tout un travail sur les formes, les formes de la nature, mais aussi l’idée d’une animation, plus, d’une vie de la matière. Cette dynamique renvoie, antre autres, à un processus de réflexion qui prend son envol sur la base des critiques de la philosophie mécaniste, philosophie de la nature, philosophie des corps dont Descartes est traditionnellement retenu pour être une sorte de figure paradigmatique, qui irrigue le débat philosophique d’un côté à l’autre de la Manche : Locke, Condillac, Maupertuis, Diderot, les vitalistes et philosophes, médecins, chimistes français, allemands, Stahl, Blumenbach, Kant…

S’interroger sur l’évolution conduit à évoquer l’idée d’histoire (s). En effet, l’idée générale que le monde – la terre, ses composants animaux, végétaux et minéraux – possèdent une histoire trouve plusieurs expressions significatives dès la deuxième moitié du XVIIe siècle. Dès lors que l’on accepte que les corps, célestes comme terrestres, soient en mouvement, dès lors que l’on accepte l’idée de certaines modalités de variation des formes des êtres, on s’intéresse à une histoire des êtres vivants et des corps naturels. Le XVIIIe siècle voit la publication de nombreuses histoires naturelles, celle de Buffon en est, en quelque sorte, un archétype et, déjà, une forme d’aboutissement d’un long travail de recherches. Entre l’idée d’histoire naturelle, encore compatible avec des représentations fixistes de la nature, et une conception darwinienne de l’évolution, des contributions majeures ont été formulées par une série de philosophes, à partir de problématiques souvent très conflictuelles et dont les enjeux portent sur des conceptions fondamentales, originelles, du monde : que faire des idées de finalité, de causalité ? Faut-il expliquer le monde par lui-même ou bien dit-on recourir à des principes qui transcendent le champ des connaissances et des expériences humaines ? Doit-on concevoir la formation des êtres vivants comme l’expression d’un continuisme ou encore d’un préformisme, ou bien doit-on, au contraire, concevoir cette formation sous l’angle d’un processus épigénétique caractérisé par l’adjonction successive de parties ?

Il est nécessaire d’insister sur de telles prémisses pour comprendre l’origine même des recherches de Darwin. Il convient ainsi de lire la théorie de Darwin, non pas comme une invention superbe ou incroyable, idée qui fuserait en quelque sorte de l’imagination spéculative d’un explorateur qui ne s’en serait jamais remis, ou encore comme un désir de combat anti-créationniste, mais comme l’effet d’un processus lui-même très sensiblement évolutif de la philosophie et des sciences, dont la biologie encore récente en tant que discipline autonome (début du XIXe siècle). En quelques mots, il ne saurait y avoir de compréhension et d’acceptation vraiment possible de Darwin sans ce souci de l’insérer dans une histoire, élément dynamique indispensable pour contribuer à montrer que ses théories sur l’évolution, peut-être, sans doute révolutionnaires en un sens, ne sont pas pour autant un accident mais s’inscrivent bel et bien dans un processus

Les principaux points s’organiseront de la manière suivante : sera étudié d’abord les contributions philosophiques à l’idée que la nature possède une histoire ; idée d’histoire naturelle et ses enjeux dès le début du XVIIIe siècle, sera ensuite interrogée l’idée d’une mobilité de la matière vivante pouvant rendre compte d’une possible transformation des êtres : développement, transformation et évolution, enfin, sera examiné ce que Darwin apporte de résolument nouveau à l’idée d’évolution : l’évolution est-elle une révolution ?




  1. L’histoire naturelle est-elle une histoire évolutive ? Et en quel sens ?

L’histoire naturelle – histoire de la nature, de la constitution et de l’organisation des corps qui la composent – est une histoire très ancienne. Un tel constat se vérifie par le nombre de publications dont les titres renferment cette formule : Histoire naturelle de, des… L’idée d’histoire, dans ce contexte, se comprend sous la forme d’une succession d’états, d’époques. Elle peut donc présenter bien souvent un caractère figé, mais elle permet également de dégager des modes d’explication immanents : écrire une histoire naturelle de la terre, des végétaux, des minéraux, c’est restituer une histoire qui recourt aux phénomènes et aux événements qui la jalonnent en tant que causes de celle-ci.

Il est donc tout particulièrement intéressant d’évoquer, dans ce contexte, une histoire du mot histoire, en prenant exemple sur ce que proposait Jacques Roger dans son livre, Pour une histoire des sciences à part entière 5. Dans les années 1670, période imprégnée par les effets des grandes théories de physique, d’astronomie mais également de physiologie, circulations spatiale à un bout de l’univers, et sanguine à l’autre bout, l’on parle d’histoire pour décrire les phénomènes naturels. Une telle acception amène un constat : en physique, une histoire naturelle apparaît opposée à une philosophie naturelle, l’une décrit les phénomènes et l’autre recherche leurs causes. En résumant, l’on peut énoncer qu’il fallait commencer par écrire une grande histoire de la nature, avant de songer à en construire la philosophie. Par histoire naturelle, on entendait donc les opérations de description et de classification, non d’explication ; toute description fonctionnait, en quelque sorte, analogiquement, qu’elle soit appliquée aux oiseaux, aux quadrupèdes, aux minéraux, voire même aux maladies en tant qu’il s’agissait de déterminer, de spécifier des entités, non de les rendre sensées

De même peut-on replacer cette émergence comme ce développement d’histoires naturelles dans un contexte philosophique, anthropologique et politique dans lequel hommes, peuples, pays et nations font l’objet d’histoires naturelles, d’études naturalistes auxquelles, bien sûr, il serait fortement abusif de réduire un exemple aussi important que celui de Montesquieu…



Cette notion d’histoire, telle qu’elle est appréhendée dans le contexte historique et philosophique évoqué ici, reste assez problématique, dans la mesure où l’histoire même des rapports entre histoire naturelle et philosophie se trouve marquée par des tensions, tournant autour des limites d’une description éclairée, raisonnée, accompagnée de sens et d’une philosophie qui recherche des causes, plus, qui produit un système de la nature. Jusqu’à quel point une histoire naturelle échappe-t-elle au projet de devenir un système de la nature ? Jusqu’à quel point peut-on tolérer un système de la nature qui risque de réduire, voire d’appauvrir par l’effet de son caractère systématique et totalisant une histoire naturelle faite de descriptions, de recensions fondées sur les observations ? En un mouvement et une période qui vont de Carl Von Linné (1707-1778) à Antoine Laurent de Jussieu (1748-1836) en passant par Tournefort, par Adamson et quelques autres, une certaine évolution de l’idée d’histoire naturelle est à prendre en compte : peu à peu se trouve infléchie la tâche première assignée, semble-t-il, à la composition d’une histoire naturelle, consistant à décrire, recenser, diviser en classes, ordres, genres et espèces. Quelle utilité, quelle finalité, quel usage peut-on trouver avec assurance dans une telle entreprise ? La question se trouve posée par les naturalistes, par les philosophes eux-mêmes, avec l’exemple de Daubenton dans l’article Botanique de l’Encyclopédie évoquant les 26 000 espèces de plantes recensées par les botanistes, espèces qui pourraient être dix fois plus nombreuses par la multiplication du nombre d’observateurs, mais pour quoi faire précisément ? À part en trouver 100 000, à part créer de nouvelles divisions ; Daubenton finit par un constat sans appel : « On a voulu faire une science de la nomenclature des plantes, tandis que ce ne peut être qu'un art, et seulement un art de mémoire »6.

La question devient alors, en partie, celle-ci : quel type de causalité, quel système d’explication l’étude d’un phénomène pris dans un temps significatif peut-elle produire ? Il faut alors penser une histoire naturelle essentiellement fondée sur le travail de l’observation, et non sur des constructions de l’esprit conduisant à projeter dans la nature un ordre qui n’est que celui de notre imagination. La contribution de Buffon apparaît majeure dans l’évolution de l’idée d’histoire naturelle. Un parallèle peut être dressé, en termes de réactions, entre Newton qui ne cherche pas les hypothèses, mettant également en avant le primat de l’observation et Buffon qui rejette en bonne partie les classifications comme étant une vue de l’esprit, vue aberrante qui conduit par exemple Réaumur à classer le crocodile dans la classe des insectes… Il existe, durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, une confrontation qui ne manque pas d’enjeux sur ce qui doit fonder une histoire naturelle : les grandes nomenclatures n’agissent-elles pas à l’image de connaissances a priori qui sont alors susceptibles de faire de l’histoire naturelle une sorte de roman ? Encore en référence à ce que développe Jacques Roger, il est loisible d’avancer l’idée que, dès que la nature n’est plus considérée comme une sorte de jouet entre les mains de Dieu, dès que l’on tente d’expliquer les phénomènes par des causes naturelles, immanentes en quelque sorte, l’on peut être tenté de rechercher dans le passé les causes de ce qui existe maintenant. L’hypothèse cosmogonique de Buffon, en 1749, s’exprime par le récit détaillé de l’histoire de la terre et de la vie sur celle-ci, dans les Époques de la Nature ; le discours de Buffon agit ainsi, aux yeux de ses successeurs surtout, comme une référence paradigmatique de cette appréhension générale de l’histoire naturelle ; d’ailleurs, l’idée d’ « époques » de la nature, en tant qu’expression opératoire majeure de l’histoire que Buffon déploie, est décisive pour reconstruire une appréhension dynamique de l’idée d’histoire naturelle, même s’il ne s’agit pas d’évolution au sens contemporain de Darwin bien sûr : « La Nature étant contemporaine de la matière, de l’espace et du temps, son histoire est celle de toutes les substances, de tous les lieux, de tous les âges : et quoiqu’il paraisse à la première vue que ses grands ouvrages ne s’altèrent ni ne changent, et que dans ses productions, même les plus fragiles et les plus passagères, elle se montre toujours et constamment la même, puisqu’à chaque instant ses premiers modèles reparaissent à nos yeux sous de nouvelles représentations ; cependant, en l’observant de près, on s’apercevra que son cours n’est pas absolument uniforme ; on reconnaîtra qu’elle admet des variations sensibles, qu’elle reçoit des altérations successives, qu’elle se prête même à des combinaisons nouvelles, à des mutations de matière et de forme ; qu’enfin, autant elle paraît fixe dans son tout, autant elle est variable dans chacune de ses parties ; et si nous l’embrassons dans toute son étendue, nous ne pourrons douter qu’elle ne soit aujourd’hui très différente de ce qu’elle était au commencement et de ce qu’elle est devenue dans la succession des temps : ce sont ces changements divers que nous appelons ses époques »7. Nombre de formulations, loin d’être le fait d’une écriture plus ou moins livrée au hasard, vont confronter Buffon à un procès fort récurrent de son temps, celui de l’épicurisme ; ainsi, l’on évoque, l’on discute beaucoup, voire l’on scrute un épicurisme de Buffon… Jusqu’à quel point, et dans quelle mesure l’histoire de la nature peut-elle être appréhendée comme une histoire de la matière ? 

Ce bref tableau n’autorise pas à établir l’existence d’un lien naturel, logique, encore moins évident entre évolution et histoire. L’histoire naturelle, devenant histoire de la nature, n’exprime pas une évolution, du moins pas un sens pertinent du point de vue de ce qu’on peut attendre d’une philosophie du vivant ; tout au plus, l’histoire serait l’expression d’un déroulement (ce qui peut être considéré comme un sens primitif de «évolution ». L’idée d’histoire naturelle ne répond pas, y compris jusque dans son projet de fonder une lecture rationnelle de la nature, du monde, à l’interrogation sur les modalités et les causes à partir desquelles on assiste et l’on peut décrire des procès de transformation, de disparitions et d’apparitions ; témoin, en est par exemple, ce propos interrogateur de Linné, devenu un petit peu circonspect concernant la pertinence universelle du schéma fondé sur la fixité des êtres et l’hypothèse d’une dose de variabilité, après qu’un étudiant lui ait montré une linaire (Plante herbacée vivace)8 qu’il ne pouvait déterminer : « Toutes les espèces sont-elles filles du temps ?Ou le Créateur aurait-il, à l’origine du monde, limité ce développement. à un nombre déterminé d’espèces ? Je n’oserais me prononcer avec certitude sur ce sujet »9. Un tel propos mérite, évidemment, d’être nuancé, ne serait-ce que par la lecture même de Buffon, dont le corpus immense regorge de propos susceptibles de tirer Buffon dans un sens, puis dans l’autre : un Buffon matérialiste, déiste, etc. ; également, un Buffon anthropologue, et c’est parfois par le biais de son anthropologie qu’il laisse apparaître une certaine histoire évolutive des êtres vivants. Ainsi en est-il de l’idée de dégénération que l’on retrouve de manière récurrente, voire conductrice dans son œuvre. Là où Darwin partira des expériences raciales sans cesse réitérées des hommes sur les animaux soumis à la domestication pour envisager une transformation des espèces insérées en un processus évolutif, Buffon évoque le rôle de l’homme dans une logique qui est celle de la dégénération des animaux : « Dès que l’Homme a commencé à changer le ciel, et qu’il s’est répandu de climats en climats, sa nature a subi des altérations … La température du climat, la qualité de la nourriture et les maux d’esclavage, voilà les trois causes de changement, d’altération et de dégénération dans les animaux. Les effets de chacune méritent d’être considérés en particulier, et leurs rapports vus en détail nous présenteront un tableau au-devant duquel on verra la Nature telle qu’elle est aujourd’hui, et dans le lointain, on apercevra ce qu’elle était avant sa dégradation »10. L’histoire de la transformation des êtres, histoire nettement pré-darwinienne donc, s’écrit, au XVIIIe siècle, en prenant les traits de la dégénération, de la corruption, de l’altération, mais c’est au creux des champs thématique et problématique de notions comme celles de matière ou encore de vie que se trouve formulée et exploitée de manière assez contradictoire l’idée explicite d’une évolution. La question de l’évolution, au sens de ce qui est destiné du fait de sa propre nature à se transformer – corps, organisme, animal – ne peut absolument pas faire l’économie des autres questions suivantes : la génération, la formation, tout ce qui a trait à l’origine de la vie dans l’individu et dans l’espèce. En ce qui concerne Darwin, plus que de s’intéresser à construire ou à reconstruire une « histoire », il cherche bien plutôt à mettre en évidence des mécanismes (ce à quoi renvoie la sélection naturelle par exemple).


  1. Mobilité du vivant : développement, transformation et évolution

Il est intréssant de partir d’un panorama réduit de définitions de nature encyclopédique et philosophique du mot même évolution. Les années 1750, bien qu’elles font de la notion d’évolution une notion physiologiquement opérante, réduisent le mot lui-même à une approche musicale et technique (cf. Encyclopédie : « On entend par évolution en musique, l'action de mettre le dessus à la basse, et la basse au-dessus, sans qu'il en résulte aucune faute dans l'harmonie » ou bien Évolutions comme terme de cavalerie ; pourtant, le mot était d’usage courant dans les sciences de la vie depuis la fin du XVIIe siècle, synonyme de développement, si l’Encyclopédie, pourtant loin d’être indifférente aux questions de physiologie est peu généreuse au sujet de l’évolution, un siècle plus tard environ, le Littré propose un article synthétique fort intéressant, car il retrace une histoire presque épigénétique du terme, avec l’adjonction d’acceptions successives : d’abord : « Terme de physiologie. Action de sortir en se déroulant. L’évolution des feuilles, des bourgeons. Le papillon comme le poulet, parvient à l’état de perfection par une évolution dont les Malpighi, les Swammerdam, les Réaumur nous ont dévoilé les degrés, Bonnet, Considérations sur les corps organisés », ensuite : « développement d’une idée, d’un système, d’une science », vient ensuite l’acception de mouvements du corps dans les exercices, ensuite l’acception de terme de guerre. Enfin, toujours dans ce même article, arrive, en dernier, une acception transformiste du terme : « Synonyme de transformisme (voy. ce mot) [ …] Hypothèse biologique, émanée des travaux de Lamarck et de Darwin, d’après laquelle on admet que les espèces dérivent les unes des autres par une série de transformations que déterminent les changements de milieux et de conditions vitales »]. Notons l’intérêt qui réside dans cette partie, de saisir les éléments d’un travail philosophique complexe qui, en un siècle environ, ont conduit à faire de l’évolution qui était d’abord considérée comme un déroulement de ce qui est déjà là (Bonnet, Blumenbach, Swamerdam, Wolff, Kant…), une transformation des êtres notamment due aux habitudes et aux imprégnations du milieu (Lamarck), puis un processus en partie fondé sur la variabilité et la sélectionnabilité des espèces (Darwin)


L’évolution comme déroulement 
Le mot évolution est d’un usage courant dans les sciences de la vie depuis la fin du XVIIe siècle ; il es alors synonyme de développement et suscite d’impressionnantes spéculations métaphysiques. Par ailleurs le sens le plus ancien du mot évolution dans les sciences de la vie – déroulement de ce qui est enroulé – renvoie lui-même à des doctrines philosophiques et théologiques de l’Antiquité, doctrines qui tendent à représenter l’univers comme le déploiement des formes préfigurées des "semences". L’étymologie de évolution présente un intérêt historique et ontologique indéniable dans la mesure où l’on a affaire à un terme qui synthétise, voire qui quintessentie une conception fondamentalement fixiste du monde, de la nature, de l’univers, conception que ne saurait renier un Platon… En effet, évolution s’entend, initialement, au sens de déroulement, dérouler quelque chose (evolvere), « faire sortir quelque chose d’une autres chose qui l’enveloppe. Jean Gayon, dans son article « Evolutionnisme » du Dictionnaire des sciences médicales, évoque une idée de révélation – révélateur de ce qui est déjà là, du moins en germes – et mentionne une définition donnée par Pierre Duhem : « Expliquer, explicare, c’est dépouiller la réalité des apparences qui l’enveloppent comme des voiles, afin de voir cette réalité nue et face à face »11. L’histoire de l’évolutionnisme, en tant qu’elle porte une vision de la nature, a commencé avant que le mot même d’évolution ne soit devenu banal dans la langue savante, donc avant que ce mot n’ait pris les connotations biologiques qui précisément marquent son entrée dans le vocabulaire savant du XVIIe siècle.  Les Stoïciens auraient, parmi les premiers, forgé la notion de raison séminale des choses. Dans les grandes doctrines philosophiques et théologiques, l’idée d’évolution se trouve bien intégrée et utilisée au sens d’enroulement et de déroulement, l’évolution est ce qui ne fait que dérouler, développer ce qui est déjà là. L’exemple d’Augustin contribue à une telle lecture, avec la fameuse phrase de l’Éclésiastique (« Creavit Deus omnia simul ») en expliquant que Dieu avait bien tout créé sans exception, que ce qui est, a été et sera existe donc déjà sous une forme latente, invisible.

Aborder ce contexte de l’évolution comme déroulement ou développement, ne saurait trouver un contenu satisfaisant sans aborder, en même temps, quelques éléments conceptuels essentiels liés aux théorie des préformistes. Or, la notion d’évolution s’avère historiquement et ontologiquement liée à la question de la génération et, plus particulièrement à un problème fondamental 

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