2. Indices de chute




Yüklə 107.67 Kb.
tarix29.04.2016
ölçüsü107.67 Kb.
2. Indices de chute

Pour être capable de répondre aux évaluations, tu dois prendre note de la théorie. Sois dès lors attentif et à l’écoute. Pour prendre note des éléments importants, voici plusieurs questions pour lesquelles il te faudra répondre :


Donne la définition de la nouvelle.

Quels sont les deux types de nouvelle que l’on distingue généralement ?

Pourquoi est-ce si compliqué de définir une nouvelle ?
______________________________________________________________________________________________

__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________




          • A la page suivante, six nouvelles contemporaines te sont présentées. Lis-les et réponds aux questions qui te sont posées pour chacune d’elles.




  • Nouvelle n°1. Anna GAVALDA, Happy Meal (1999)


Cette fille, je l’aime. J’ai envie de lui faire plaisir. J’ai envie de l’inviter à déjeuner. Une grande brasserie avec des miroirs et des nappes en tissu. M’asseoir près d’elle, regarder son profil, regarder les gens tout autour et tout laisser refroidir. Je l’aime.

« D’accord, me dit-elle, mais on va au McDonald. » Elle n’attend pas que je bougonne. « Ca fait si longtemps… ajoute-t-elle en posant son livre près d’elle, si longtemps… »

Elle exagère, ça fait moins de deux mois. Je sais compter.

Mais bon. Cette jeune personne aime les nuggets et la sauce barbecue, qu’y puis-je ?

Si on reste ensemble assez longtemps, je lui apprendrai autre chose. Je lui apprendrai la sauce gribiche et les crêpes Suzette1 par exemple. Si on reste ensemble assez longtemps, je lui apprendrai que les garçons des grandes brasseries n’ont pas le droit de toucher nos serviettes, qu’ils les font glisser en soulevant la première assiette. Elle sera bien étonnée.

Il y a tellement de choses que je voudrais lui montrer… Tellement de choses. Mais je ne dis rien. Je prends mon pardessus en silence. Je sais comment sont les filles avec l’avenir : juste prometteuses. Je préfère l’emmener dans ce putain de McDo et la rendre heureuse un jour après l’autre.

Dans la rue, je la complimente sur ses chaussures. Elle s’en offusque : « Ne me dis pas que tu ne les avais jamais vues, je les ai depuis Noël ! » Je pique du nez, elle me sourit, alors je la complimente sur ses chaussettes. Elle me dit que je suis bête. Tu penses si je le savais. C’est la plus jolie fille de la rue.

J’éprouve un haut-le-cœur en poussant la porte. D’une fois sur l’autre, j’oublie à quel point je hais les McDonald. Cette odeur : graillon, laideur et vulgarité mélangés. Pourquoi les serveuses se laissent-elles ainsi enlaidir ? Pourquoi porter cette visière insensée ? Pourquoi les gens font-ils la queue ? Pourquoi cette musique d’ambiance ? Et pour quelle ambiance ? Je trépigne2, les gens devant nous sont en survêtement. Les femmes sont laides et les hommes sont gros. J’ai déjà du mal avec l’humanité, je ne devrais pas venir dans ce genre d’endroit. Je me tiens droit et regarde loin devant, le plus loin possible : le prix du menu best-of McDeluxe. Elle le sent, elle sent ces choses. Elle prend ma main et la presse doucement. Elle ne me regarde pas. Je me sens mieux. Son petit doigt caresse l’intérieur de ma paume et mon cœur fait zigzague.

Elle change d’avis plusieurs fois. Comme dessert, elle hésite entre un milkshake ou un sundae caramel. Elle retrousse son mignon petit nez et tortille une mèche de cheveux. La serveuse est fatiguée et moi, je suis ému. Je porte nos deux plateaux. Elle se tourne vers moi :

— Tu préfères le coin fumeur, j’imagine ?

Je hausse les épaules.


    • Si. Tu préfères. Je le sais bien.

Elle m’ouvre la voie. Ceux qui sont mal assis raclent leur chaise à son passage. Des visages se tournent. Elle ne les voit pas. Impalpable dédain de celles qui se savent belles. Elle cherche un petit coin où nous serons bien tous les deux. Elle a trouvé, me sourit encore, je ferme les yeux en signe d’acquiescement1. Je pose notre pitance2 sur une table dégueulasse. Elle défait lentement son écharpe, dodeline3 trois fois de la tête avant de laisser voir son cou gracile4. Je reste debout comme un grand nigaud.

— Je te regarde.

— Tu me regarderas plus tard. Ca va être froid.

— Tu as raison.

— J’ai toujours raison.

— Presque toujours.

Petite grimace.

J’allonge mes jambes dans l’allée. Je ne sais pas par quoi commencer. J’ai déjà envie de fumer. Je n’aime rien de tous ces machins emballés. Un garçon au crâne rasé est interpellé par deux braillards, je replie mes jambes pour laisser passer ce morveux.

J’ai un moment de doute. Que fais-je ici ? Avec mon immense amour et ma pochette turquoise. J’ai ce réflexe imbécile de chercher un couteau et une fourchette. Elle me dit :

— Tu n’es pas heureux ?

— Si, si.

— Alors mange !

Je m’exécute5. Elle ouvre délicatement sa boîte de nuggets comme s’il s’était agi d’un coffret à bijoux. Je regarde ses mains. Elle a mis du vernis violet nacré sur ses ongles. Couleur aile de libellule. Je dis ça, je n’y connais rien en couleur de vernis, mais il se trouve qu’elle a deux petites libellules dans les cheveux. Minuscules barrettes inutiles qui n’arrivent pas à retenir quelques mèches blondes. Je suis ému. Je sais, je radote6, mais je ne peux m’empêcher de penser : « Est-ce pour moi, en pensant à ce déjeuner, qu’elle s’est fait les ongles ce matin ? »

Je l’imagine, concentrée dans la salle de bains, rêvant déjà à son sundae caramel… Et à moi, un petit peu, fatalement.

Elle trempe ses morceaux de poulet décongelés dans leur sauce chimique. Elle se régale.

— Tu aimes vraiment ça ?

— Vraiment.

— Mais pourquoi ?

Sourire triomphal.

— Parce que c’est bon.

Elle me fait sentir que je suis un ringard, ça se voit dans ses yeux. Mais du moins le fait-elle tendrement. Pourvu que ça dure, sa tendresse. Pourvu que ça dure.

Je l’accompagne donc. Je mastique et déglutis7 à son rythme. Elle ne me parle pas beaucoup mais j’ai l’habitude, elle ne me parle jamais beaucoup quand je l’emmène déjeuner : elle est bien trop occupée à regarder les tables voisines. Les gens la fascinent, c’est comme ça. Même cet énergumène8 qui s’essuie la bouche et se mouche dans la même serviette juste à côté a plus d’attrait que moi.

Comme elle les observe, j’en profite pour la dévisager tranquillement. Qu’est-ce que j’aime le plus chez elle ? En numéro un, je mettrais ses sourcils. Elle a de très jolis sourcils. Très bien dessinés. Le bon Dieu devait être inspiré ce jour-là. En numéro deux, ses lobes d’oreilles. Parfaits. Ses oreilles ne sont pas percées. J’espère qu’elle n’aura jamais cette idée saugrenue3. Je l’en empêcherai. En numéro trois, quelque chose de très délicat à décrire… En numéro trois, j’aime son nez ou, plus exactement, les ailes de son nez. Ces deux petites courbes de chaque côté, délicates et frémissantes. Roses. Douces. Adorables. En numéro quatre…

Mais déjà le charme est rompu : elle a senti que je la regardais et minaude4 en pinçant sa paille. Je me détourne. Je cherche mon paquet de tabac en tâtant toutes mes poches.

— Tu l’as mis dans ta veste.

— Merci.


— Qu’est-ce que tu ferais sans moi, hein ?

— Rien.


Je lui souris en me roulant une cigarette.

— … mais je ne serais pas obligé d’aller au McDo le samedi après-midi.

Elle s’en fiche de ce que je viens de dire. Elle attaque son sundae. Du bout de sa cuillère, elle commence par manger tous les petits éclats de cacahuètes et puis tout le caramel. Elle le repousse ensuite au milieu de son plateau.

— Tu ne le finis pas ?

— Non. En fait, je n’aime pas les sundae. Ce que j’aime, c’est juste les bouts de cacahuètes et le caramel mais la glace, ça m’écoeure…

— Tu veux que je leur demande de t’en remettre ?

— De quoi ?

— Eh bien des cacahuètes et du caramel…

— Ils ne voudront jamais.

— Pourquoi ?

— Parce que je le sais. Ils ne veulent pas.

— Laisse-moi faire…

Je me lève en prenant son petit pot de crème glacée et me dirige vers les caisses. Je lui fais un clin d’œil. Elle me regarde amusée. Je balise un peu. Je suis son preux5 chevalier investi d’une mission6 impossible. Discrètement, je demande à la dame un nouveau sundae. C’est plus simple. C’est plus sûr. Je suis un preux chevalier prévoyant.

Elle recommence son travail de fourmi. J’aime sa gourmandise. J’aime ses manières. Comment est-ce possible ? Tant de grâce. Comment est-ce possible ?


Je réfléchis à ce que nous allons faire ensuite… Où vais-je l’emmener ? Que vais-je faire d’elle ? Me donnera-t-elle sa main, tout à l’heure, quand nous serons de nouveau dans la rue ? Reprendra-t-elle son charmant pépiement1 là où elle l’avait laissé en entrant ? Où en était-elle d’ailleurs ?... Je crois qu’elle me parlait des vacances… Où irons-nous en vacances cet été ?... Mon Dieu ma chérie, mais je ne le sais pas moi-même… Te rendre heureuse un jour après l’autre, je peux essayer, mais me demander ce que nous ferons dans six mois… Comme tu y vas… Il faut donc que je trouve un sujet de conversation en plus d’une destination de promenade. Preux, prévoyant et inspiré.

Les bouquinistes peut-être… Elle va râler… « Encore ! » Non, elle ne va pas râler. Elle aussi aime me faire plaisir. Et puis, pour sa main, elle me la donnera, je le sais bien.


Elle plie sa serviette en deux avant de s’essuyer la bouche. En se levant, elle lisse sa jupe et réajuste le col de son chemisier. Elle prend son sac et me désigne du regard l’endroit où je dois reposer nos plateaux.

Je lui tiens la porte. Le froid nous surprend. Elle refait le nœud de son écharpe et sort ses cheveux de dessous son manteau. Elle se tourne vers moi. Je me suis trompé, elle ne me donnera pas sa main puisque c’est mon bras qu’elle prend.

Cette fille, je l’aime. C’est la mienne.

Elle s’appelle Valentine et n’a pas sept ans.






1. A quel type de nouvelle appartient Happy Meal ? Justifie ta réponse.

____________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________



2. Identifie et recopie la chute. Pourquoi peut-on dire que le titre était un indice important ?

______________________________________________________________________________________________



3. Relève tous les éléments qui ont permis d’emmener le lecteur sur une fausse piste :

- Quelles remarques peux-tu faire sur la première phrase ? Quel effet cherche-t-on à produire sur le lecteur ?

- Relève toutes les manifestations de tendresse entre les deux personnages.

__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________ __________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________



4. Relève les indices de la chute, notamment dans le portrait de la jeune fille :

- Relève toutes les oppositions entre les deux personnages.

- Relève la façon dont la jeune fille est nommée.

__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________ ______________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________



5. Quel est le point de vue adopté dans cette nouvelle ? Justifie ta réponse en citant le texte et justifie le choix de ce point de vue.

____________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________



6. « J’ai déjà du mal avec l’humanité » : comment comprends-tu cette phrase ?

__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________




  • Nouvelle n°2. Claude BOURGEYX, Lucien (2004)





Lucien était douillettement recroquevillé sur lui-même. C’était sa position favorite. Il ne s’était jamais senti aussi détendu, heureux de vivre. Son corps était au repos, léger, presque aérien. Il se sentait flotter. Pourtant il n’avait absorbé aucune drogue pour accéder à cette sorte de béatitude1. Lucien était calme et serein naturellement ; bien dans sa peau, comme on dit. Un bonheur égoïste, somme toute.

La nuit même, le malheureux fut réveillé par des douleurs épouvantables. Il était pris dans un étau, broyé par les mâchoires féroces de quelque fléau. Quel était ce mal qui lui fondait2 dessus ? Et pourquoi sur lui plutôt que sur un autre ? Quelle punition lui était donc infligée ? « C’est la fin », se dit-il.

Il s’abandonna à la souffrance en fermant les yeux, incapable de résister à ce flot qui le submergeait, l’entraînant loin des rivages3 familiers. Il n’avait plus la force de bouger. Un carcan4 l’emprisonnait de la tête aux pieds. Il se sentait emporté vers un territoire inconnu qui l’effrayait déjà. Il crut entendre une musique abyssale5. Sa résistance faiblissait. Le néant l’attirait.

Un sentiment de solitude l’envahit. Il était seul dans son épreuve. Personne pour l’aider. Il devrait franchir le passage en solitaire. Pas moyen de faire autrement. « C’est la fin », se répéta-t-il.

La douleur finit par être si forte qu’il faillit perdre la raison. Et puis, soudain, ce fut comme si les mains de Dieu l’écartelaient6. Une lumière intense l’aveugla. Ses poumons s’embrasèrent7. Il poussa un cri.

En le tirant par les pieds, la sage-femme s’exclama, d’une voix tonitruante8 : « C’est un garçon ! »

Lucien était né.




1. A quel type de nouvelle appartient Lucien ? Justifie ta réponse.

____________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________



2. À partir de quel mot as-tu compris ce qui arrive à Lucien ? Quel changement important a eu lieu dans la narration pour permettre l’apparition de cette chute ?

__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________



3. Quel est le point de vue adopté dans ce texte ? Explique en quoi il est à la fois original et nécessaire à la chute.

____________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________



4. Quel est le cadre spatio-temporel de cette histoire ? Commente ta réponse.

____________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________



5. Relève le champ lexical du bonheur physique dans le premier paragraphe.

__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________



6. « C’est la fin, se dit-il. » : comment comprends-tu cette phrase ? Relève d’autres allusions semblables dans la suite du texte.

____________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________



7. Relève et commente les différentes images utilisées par le narrateur pour désigner les souffrances de Lucien.

__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________



8. Relève les éléments qui insistent sur l’impuissance de Lucien devant ce qui lui arrive.

__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________



9. « C’était sa position favorite. » : de quelle position s’agit-il ?

______________________________________________________________________________________________



10. « Ce fut comme si les mains de Dieu […] » : à qui appartiennent ces mains en réalité ? Pourquoi cette comparaison à votre avis ?

__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________



11. A la relecture du texte, comment comprends-tu les phrases suivantes : « Un bonheur égoïste, somme toute. », « Et pourquoi sur lui plutôt que sur un autre ? » et « Il devrait franchir le passage en solitaire. »

__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________



  1. Cherche l’étymologie du mot « travail » puis explique l’expression « une femme en travail ».

____________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________
Pour être capable de répondre aux évaluations, tu dois prendre note de la théorie. Sois dès lors attentif et à l’écoute. Pour prendre note des éléments importants, voici plusieurs questions pour lesquelles il te faudra répondre :
Définis la comparaison et la métaphore. Donne plusieurs exemples.

____________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________




  • Nouvelle n°3. Dino BUZZATI, Pauvre petit garçon ! (1967)




Comme d’habitude, Mme Klara emmena son petit garçon, cinq ans, au jardin public, au bord du fleuve. Il était environ trois heures. La saison n’était ni belle ni mauvaise, le soleil jouait à cache-cache et le vent soufflait de temps à autre, porté par le fleuve.

On ne pouvait pas dire non plus de cet enfant qu’il était beau, au contraire, il était plutôt pitoyable même, maigrichon, souffreteux1, blafard2, presque vert, au point que ses camarades de jeu, pour se moquer de lui, l’appelaient Laitue. Mais d’habitude les enfants au teint pâle ont en compensation d’immenses yeux noirs qui illuminent leur visage exsangue3 et lui donnent une expression pathétique4. Ce n’était pas le cas de Dolfi ; il avait de petits yeux insignifiants qui vous regardaient sans aucune personnalité.

Ce jour-là, le bambin surnommé Laitue avait un fusil tout neuf qui tirait même de petites cartouches, inoffensives bien sûr, mais c’était quand même un fusil ! Il ne se mit pas à jouer avec les autres enfants car d’ordinaire ils le tracassaient5, alors il préférait rester tout seul dans son coin, même sans jouer. Parce que les animaux qui ignorent la souffrance de la solitude sont capables de s’amuser tout seuls, mais l’homme au contraire n’y arrive pas et s’il tente de le faire, bien vite une angoisse encore plus forte s’empare de lui.

Pourtant quand les autres gamins passaient devant lui, Dolfi épaulait son fusil et faisait semblant de tirer, mais son animosité, c’était plutôt une invitation, comme s’il avait voulu leur dire :

« Tiens tu vois, moi aussi aujourd’hui j’ai un fusil. Pourquoi est-ce que vous ne me demandez pas de jouer avec vous ? »

Les autres enfants éparpillés dans l’allée remarquèrent bien le nouveau fusil de Dolfi. C’était un jouet de quatre sous, mais il était flambant neuf, et puis il était différent des leurs et cela suffisait pour susciter leur curiosité et leur envie. L’un d’eux dit :

« Hé ! vous autres ! vous avez vu la Laitue, le fusil qu’il a aujourd’hui ? »

Un autre dit :

« La Laitue a apporté son fusil seulement pour nous le faire voir et nous faire bisquer6 mais il ne jouera pas avec nous. D’ailleurs il ne sait même pas jouer tout seul. La Laitue est un cochon. Et puis son fusil, c’est de la camelote7 !

— Il ne joue pas parce qu’il a peur de nous, dit un troisième. »

Et celui qui avait parlé avant :

« Peut-être, mais n’empêche que c’est dégoûtant ! »

Mme Klara était assise sur un banc, occupée à tricoter, et le soleil la nimbait d’un halo8. Son petit garçon était assis, bêtement désoeuvré9, à côté d’elle, il n’osait pas se risquer dans l’allée avec son fusil et il le manipulait avec maladresse. Il était environ trois heures et dans les arbres de nombreux oiseaux inconnus faisaient un tapage invraisemblable, signe peut-être que le crépuscule approchait.

« Allons, Dolfi, va jouer, l’encourageait Mme Klara, sans lever les yeux de son travail.

— Jouer avec qui ?

— Mais avec les autres petits garçons, voyons ! vous êtes tous amis, non ?

— Non, on n’est pas amis, disait Dolfi. Quand je vais jouer ils se moquent de moi.

— Tu dis cela parce qu’ils t’appellent Laitue ?

— Je veux pas qu’ils m’appellent Laitue !

— Pourtant moi je trouve que c’est un joli nom. A ta place, je ne me fâcherais pas pour si peu. »

Mais lui, obstiné :

« Je veux pas qu’on m’appelle Laitue ! »

Les autres enfants jouaient habituellement à la guerre et ce jour-là aussi. Dolfi avait tenté une fois de se joindre à eux, mais aussitôt ils l’avaient appelé Laitue et s’étaient mis à rire. Ils étaient presque tous blonds, lui au contraire était brun, avec une petite mèche qui lui tombait sur le front en virgule. Les autres avaient de bonnes grosses jambes, lui au contraire avait de vraies flûtes maigres et grêles. Les autres couraient et sautaient comme des lapins, lui, avec sa meilleure volonté, ne réussissait pas à les suivre. Ils avaient des fusils, des sabres, des frondes, des arcs, des sarbacanes, des casques. Le fils de l’ingénieur Weiss avait même une cuirasse brillante comme celle des hussards1. Les autres, qui avaient pourtant le même âge que lui, connaissaient une quantité de gros mots très énergiques et il n’osait pas les répéter. Ils étaient forts et lui faible.

Mais cette fois lui aussi était venu avec un fusil.

C’est alors qu’après avoir tenu conciliabule2 les autres garçons s’approchèrent :

« Tu as un beau fusil, dit Max, le fils de l’ingénieur Weiss. Fais voir. »

Dolfi sans le lâcher laissa l’autre l’examiner.

« Pas mal », reconnut Max avec l’autorité d’un expert.

Il portait en bandoulière une carabine à air comprimé qui coûtait au moins vingt fois plus que le fusil. Dolfi en fut très flatté.

« Avec ce fusil, toi aussi tu peux faire la guerre, dit Walter en baissant les paupières avec condescendance.

— Mais oui, avec ce fusil, tu peux être capitaine » dit un troisième.

Et Dolfi les regardait émerveillé. Ils ne l’avaient pas encore appelé Laitue. Il commença à s’enhardir.

Alors ils lui expliquèrent comment ils allaient faire la guerre ce jour-là. Il y avait l’armée du général Max qui occupait la montagne et il y avait l’armée du général Walter qui tenterait de forcer le passage. Les montagnes étaient en réalité deux talus herbeux couverts de buissons ; et le passage était constitué par une petite allée en pente. Dolfi fut affecté3 à l’armée de Walter avec le grade de capitaine. Et puis les deux formations se séparèrent, chacune allant préparer en secret ses propres plans de bataille.

Pour la première fois, Dolfi se vit prendre au sérieux par les autres garçons. Walter lui confia une mission de grande responsabilité : il commanderait l’avant-garde4. Ils lui donnèrent comme escorte5 deux bambins à l’air sournois6 armés de fronde et ils l’expédièrent en tête de l’armée, avec l’ordre de sonder le passage. Walter et les autres lui souriaient avec gentillesse. D’une façon presque excessive.

Alors Dolfi se dirigea vers la petite allée qui descendait en pente raide. Des deux côtés, les rives herbeuses avec leurs buissons. Il était clair que les ennemis, commandés par Max, avaient dû tendre une embuscade1 en se cachant derrière les arbres. Mais on n’apercevait rien de suspect.

« Hé ! capitaine Dolfi, pars immédiatement à l’attaque, les autres n’ont sûrement pas encore eu le temps d’arriver, ordonna Walter sur un ton confidentiel. Aussitôt que tu es arrivé en bas, nous accourons et nous y soutenons leur assaut. Mais toi, cours, cours le plus vite que tu peux, on ne sait jamais… »

Dolfi se retourna pour le regarder. Il remarqua que tant Walter que ses autres compagnons d’armes avaient un étrange sourire. Il eut un instant d’hésitation.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.

— Allons, capitaine, à l’attaque ! » intima2 le général.

Au même moment, de l’autre côté du fleuve invisible, passa une fanfare militaire. Les palpitations émouvantes de la trompette pénétrèrent comme un flot de vie dans le cœur de Dolfi qui serra fièrement son ridicule petit fusil et se sentit appelé par la gloire.

« A l’attaque, les enfants ! » cria-t-il, comme il n’aurait jamais eu le courage de le faire dans des conditions normales.

Et il se jeta en courant dans la petite allée en pente.

Au même moment un éclat de rire sauvage éclata derrière lui. Mais il n’eut pas le temps de se retourner. Il était déjà lancé et d’un seul coup, il sentit son pied retenu. A dix centimètres du sol, ils avaient tendu une ficelle.

Il s’étala de tout son long par terre, se cognant douloureusement le nez. Le fusil lui échappa des mains. Un tumulte de cris et de coups se mêla aux échos ardents3 de la fanfare. Il essaya de se relever mais les ennemis débouchèrent des buissons et le bombardèrent de terrifiantes balles d’argile pétrie avec de l’eau. Un de ces projectiles le frappa en plein sur l’oreille le faisant trébucher de nouveau. Alors ils sautèrent tous sur lui et le piétinèrent. Même Walter, son général, même ses compagnons d’armes !

« Tiens ! attrape, capitaine Laitue. »

Enfin il sentit que les autres s’enfuyaient, le son héroïque de la fanfare s’estompait4 au-delà du fleuve. Secoué par des sanglots désespérés il chercha tout autour de lui son fusil. Il le ramassa. Ce n’était plus qu’un tronçon de métal tordu. Quelqu’un avait fait sauter le canon, il ne pouvait plus servir à rien.

Avec cette douloureuse relique5 à la main, saignant du nez, les genoux couronnés, couvert de terre de la tête aux pieds, il alla retrouver sa maman dans l’allée.

« Mon Dieu ! Dolfi, qu’est-ce que tu as fait ? »

Elle ne lui demandait pas ce que les autres lui avaient fait mais ce qu’il avait fait, lui. Instinctif dépit de la brave ménagère6 qui voit un vêtement complètement perdu. Mais il y avait aussi l’humiliation de la mère : quel pauvre homme deviendrait ce malheureux bambin ? Quelle misérable destinée l’attendait ? Pourquoi n’avait-elle pas mis au monde, elle aussi, un de ces garçons blonds et robustes qui couraient dans le jardin ? Pourquoi Dolfi restait-il si rachitique1 ? Pourquoi était-il toujours si pâle ? Pourquoi était-il si peu sympathique aux autres ? Pourquoi n’avait-il pas de sang dans les veines2 et se laissait-il toujours mener par les autres et conduire par le bout du nez ? Elle essaya d’imaginer son fils dans quinze, vingt ans. Elle aurait aimé se le représenter en uniforme, à la tête d’un escadron de cavalerie, ou donnant le bras à une superbe jeune fille, ou patron d’une belle boutique, ou officier de marine. Mais elle n’y arrivait pas. Elle le voyait toujours assis un porte-plume à la main, avec de grandes feuilles de papier devant lui, penché sur le banc de l’école, penché sur la table de la maison, penché sur le bureau d’une étude poussiéreuse. Un bureaucrate3, un petit homme terne. Il serait toujours un pauvre diable, vaincu par la vie.

« Oh ! le pauvre petit ! » s’apitoya une jeune femme élégante qui parlait avec Mme Klara.

Et secouant la tête, elle caressa le visage défait4 de Dolfi.

Le garçon leva les yeux, reconnaissant, il essaya de sourire, et une sorte de lumière éclaira un bref instant son visage pâle. Il y avait toujours l’amère solitude d’une créature fragile, innocente, humiliée, sans défense ; le désir désespéré d’un peu de consolation ; un sentiment pur, douloureux et très beau qu’il était impossible de définir. Pendant un instant — et ce fut la dernière fois — il fut un petit garçon doux, tendre et malheureux, qui ne comprenait pas et demandait au monde environnant un peu de bonté.

Mais ce ne fut qu’un instant.

« Allons, Dolfi, viens te changer ! » fit la mère en colère, et elle le traîna énergiquement à la maison.

Alors le bambin se remit à sangloter à cœur fendre5, son visage devint subitement laid, un rictus6 dur lui plissa la bouche.

« Oh ! ces enfants ! quelles histoires ils font pour un rien ! s’exclama l’autre dame agacée en les quittant. Allons, au revoir, madame Hitler ! »



Affiche du film Le Dictateur (1940)





1 crêpes flambées au jus d’orange et au Grand Marnier.

2 j’enrage.

1 pour montrer que j’accepte.

2 nourriture (terme péjoratif).

3 balance doucement la tête.

4 mince.

5 j’obéis.

6 je me répète.

7 j’avale.

8 Individu (terme péjoratif).

3 étrange.

4 fait des manières dans le but de séduire.

5 valeureux, courageux.

6 à qui l’on a confié une mission.

1 chant des oiseaux.

1 bien-être.

2 tombait.

3 bords.

4 ce qui entrave la liberté.

5 qui vient des profondeurs.

6 tiraient de tous côtés.

7 prirent feu.

8 très forte.

1 un peu malade.

2 pâle.

3 très pâle.

4 qui inspire une certaine pitié.

5 l’embêtaient.

6 rendre jaloux.

7 objet de peu de valeur.

8 l’entourait d’une auréole de lumière.

9 inoccupé.

1 soldats de la cavalerie légère.

2 s’être réunis pour prendre une décision.

3 envoyé.

4 soldats placés en avant pour assurer la protection des suivants.

5 protection.

6 qui agissent de façon hypocrite.

1 piège.

2 ordonna.

3 bruyants.

4 s’effaçait.

5 objet auquel on tient, malgré son état, à cause de ce qu’il évoque du passé.

6 personne qui s’occupe des soins du ménage.

1 maigre.

2 était-il sans courage.

3 personne qui travaille dans les bureaux (terme péjoratif).

4 triste, accablé

5 au point de vous fendre le cœur, de vous apitoyer.

6 sourire grimaçant, expression de visage peu sympathique.


Verilənlər bazası müəlliflik hüququ ilə müdafiə olunur ©azrefs.org 2016
rəhbərliyinə müraciət

    Ana səhifə